Le vieillard et la tombe

Le vieillard et la tombe

 

Aujourd’hui comme chaque jour depuis maintenant trop longtemps pour encore s’aider de nos doigts pour compter, le vieillard traverse la courte route qui sépare sa demeure de celle de sa femme, morte. Passage clouté pour un chemin de croix quotidien. Sa vie se déploie en noir et blanc sous sa grise mine, zébrée de souvenirs, qu’on piétine, qu’on écrase, qu’on salit de sorte qu’ils se vengent. A cloche pied sur une mémoire, on se sent à l’abri des accélérations, protégé par l’illusion que rien ne peut arriver puisque l’on est le nez dans ce qui est déjà arrivé et, pas prêt de repartir : Le passé. Mes yeux tombent sur des métaphores comme pour compliquer un peu l’esprit de ce vieux nostalgique, clone de son espèce.

 

Il rentre dans le cimetière comme l’ouvrier rentre chez lui, cherchant ses pantoufles. Dans la main : une rose et, dans l’œil, une larme qui semble n’avoir jamais coulé. La sueur se fait brouillard, l’eau de roche a fait place à une eau de terre, pour lui prodiguer une sensation de suaire. Ses yeux battent des paupières comme ma plume bat de l’aile, pataude, un peu plus de plomb, et une cartouche pour que des mots assassinent.

 

Aujourd’hui plus qu’un autre jour, il restera sur la tombe à pleurer devant son amour cassé, comme le jouet qui agace. Le coffre de marbre est beau. Aujourd’hui, c’est le jour anniversaire de la mort de madame, cela vaut bien une petite attention particulière. Et, cette date, qui revient régulièrement, saucissonne sa vie, qui se démonte, qui se fractionne, et donc, passe plus vite. Cette mort cruelle lui sert de repère dans le temps, comme une nouvelle naissance du fils de l’homme, comme aussi la référence à une passion suprême.

 

Elle est morte et il n’est plus de notre monde. Il la suit, certes de loin, mais il la suit quand même. Cela fait quinze ans jour pour jour que, lentement, il fait rouler sa plainte de la maison au cimetière et, du cimetière à la maison, quand ça tourne à l’envers. Ces deux lieux se confondent dans sa tête.

 

Le voici à genoux, courbé, la tête penchée pour se cacher ou pour la chercher. Il dépose sa rose rougie sur le marbre gris croyant ainsi fleurir le dessous. Et comme en accord avec le ciel qui de plus en plus se noircit, il ferme les yeux pour rendre plus sombre sa vision, et pleure.

 

« Mes larmes sont noires, elles vous saluent bien bas. » Chuchote-t-il doucement aux ombres qui viennent de derrière et qui l’enlacent. Rien n’est plus beau que de voir un vieillard gâteux délirer sur un tas de pierre et de terre qu’il croît être l’amour de sa vie.

 

Juste parce qu’il a un peu vécu avec cette chose distante et réelle appelée femme, il croit être lié à elle, comme un chapeau l’est à une tête sans cheveu, une tête à chapeau donc.

 

Depuis qu’elle est morte il est beaucoup plus facile de se lier. Il faut bien se l’avouer, elle ne bouge pas, elle ne change pas, toute mouvance vient de lui, qui est mécanique. Quoique c’est peut-être là que le bas blesse, dans un geste machinal qui ne se réfléchit plus.

 

C’est la fin d’après midi et c’est le mois d’août, c’est donc l’heure de l’orage. Il monte vers le cimetière comme un hippopotame rentre dans l’eau, pour être plus léger, pour danser, pour suer à perdre son eau.

 

Là, accablée par la pesante chaleur estivale, un peu morte, en ce coffre de pierre, pourrit sa femme. Ses amours de vacances sont en partances. Décomposées, émiettées. Peut-être sa chair n’existe-t-elle plus. Elle n’est plus que détails, os et vermines. Et son âme ? Que fait-elle au moment où il pleure une rose dans l’œil ? Pourquoi est-il encore vivant ce vieux qui aime encore sa morte à en crever ? Il l’ignore.

 

Le vieil homme ouvre sa chemise, tant bien que mal, puisqu’il faudrait des clous pour que ses longs bras s’écartent, pour que ses longs bras nous tiennent à l’écart. Sans honte, il exhibe au ciel bien plein, sa vieille peau, pareille à des lambeaux froissés de chair flasque. Il n’a plus de muscle, il se fait mollusque. Sa peau est un étendard qui se froisse au moindre souffle d’air. Son squelette finira par percer son mystère. L’être se met en berne et s’étale mollement sur le marbre un peu frais. Il se couche sur la rose comme un pétale de plus. Il cache le symbole d’une beauté éphémère. Il enlace la tombe habitée. Sa joue fait ventouse sur le monument. Ses larmes reconnaissantes, dans la nuit, le feront décoller.

 

Juste dormir pour l’éternité, dormir sans jamais s’éveiller, même pas rêver, juste ne pas exister, dormir et partir. Il regarde à terre du végétal : «  Trompettes de la mort sur l’herbe ; mort sans trompettes sous l’herbe ; d’ici je ne vois plus rien ; quand la nature peut être utile à l’histoire. »

 

La mort est un sujet inépuisable, c’est comme l’amour en moins risqué, puisque c’est forcément fort. Il pourra puiser ses phrases dans les creux de ce cimetière jusqu’à plus soif. Soif de quoi ? Soif de créer, soif de créatures. Le vieux se transforme, il sent l’inspiration qui lui monte en rouleau, en vague, dans le palais, sous la langue aussi, tout se dénoue dans sa gorge et serpente jusqu’aux dents. Des mots lui viennent avec ou sans image. Il est un jeune poète, de moins en moins sérieux. Son âme se fait légère et sa joue, par contraction, se décolle brusquement pour venir claquer contre ses molaires qui se rechaussent. Il n’est pas mort. Pire : Il vit ! A qui va servir son œuvre ?

 

La nuit arrive avec moins de gloire que prévu puisque le ciel s’est déjà couvert. Un silence de mort l’accompagne, je ne sais pas si je vais rester ici encore longtemps à raconter mon histoire, tout devient lugubre et ça ne me plait pas. D’un autre côté, j’écris, alors autant rester.

 

Son oreille est collée sur le gris de la tombe, remplaçant la joue, après un flop que tout le monde a remarqué. Soudain, de l’autre côté, il entend très nettement battre le cœur de sa femme, lentement. C’est une petite fille, félicitations ! En plus il y a des pleures, plus des cris, des hurlements.

 

« Est-ce ton âme qui crame en enfer ? Je sens en moi naître et re naître des milliers de roses qui me déchirent et me font t’aimer encore et ton âme, dans chaque pétale et dans chaque épine, ta vie, ton esprit s’installent ! Je t’aime… »

 

Je vois encore ce vieillard allongé, presque mort, sur le lit de vie. Malheureusement, il n’y restera pas, il se réveillera sans doute et repartira les yeux rouges d’avoir été ainsi refusé dans la boîte. Lois : dehors s’installe la mort, dedans pourrit la vie, ailleurs sévit le rêve, pour forcer l’installation d’une trêve. .

 

Il veut s’enfoncer dans cette pierre, ayant retrouvé un semblant de pesanteur pour la beauté et pour le geste aussi. Il veut glisser doucement jusqu’au corps de sa belle dame. De toute évidence, aujourd’hui, l’air est lourd, il devrait avoir toutes ses chances. Ses forces l’abandonnent. Que restera-t-il dans la pierre ? Je suis chercheur de fossiles.

 

Quelque chose le retient au-dessus, à tous vents. Ce n’est pas l’amour, puisque cela pousse au suicide. La Terre est une barrière qui s’installe dans ses yeux. Il pense qu’on le garde vivant dans un but précis, comme si la mort du héros de mon histoire pouvait me gêner… Il pense qu’il est là pour écrire. Il a de la terre dans les yeux. Il veut mourir une fois vidé de ses mots, alors qu’il est déjà vieux. Comme si des mots pouvaient changer quoi que ce soit. Enfin, il dérive, il est seul, un, les restes ne sont que des muses, accessoires pour la plume et le papier qu’il tire d’un plus petit coffre, à l’ombre de la croix. Il s’est relevé, plus vert. Si ce n’est pas un poète, c’est du bois pour en faire. A moins qu’il ne se plante. Il a déjà une muse dans la tombe, c’est à dire quelques pieds.

 

Il veut se libérer, tordre son gros cœur, pour épancher sa peine. A ce rythme, ses chevilles ne rentreront jamais à pied sous terre. Il veut s’aimer, il cherche une gloire. Il cherche un miroir où s’admirer, c’est en fait le but de son artisanat. Qu’il ne compte pas sur moi pour lui renvoyer un beau reflet, je ne suis pas là pour ça. Je dois être exact, précis, juste et mettre le moins possible en forme et en beauté mes phrases. Je ne suis pas un poète, je suis absent, je ne suis rien. Mon cœur bat au rythme journalistique.

 

Comme tout bon poète qui ne se respecte plus, il cherche l’inspiration le nez en l’air, il pourrait se nourrir de mouches.

 

Et, bien sûr, ses yeux tombent sur une évidence qui s’inscrit dans le décor de son toit d’étoiles, le passé des choses mortes. Une phrase s’illumine dans la nuit bien plus haut et donc en bien plus gros qu’on ne pourrait croire. Ici, pourrit la dépouille de ta femme ! Plus loin : Jubile puisqu’elle ne t’aimait pas. Comment comprendre, comment accepter ces mots qui le narguent en clignotant comme un sapin de Noël.

 

« Elle devait forcément m’aimer puisque j’étais le seul à vraiment l’aimer. » Murmure le vieillard qui semble choper le masque d’un mort, dont le corps pourrit sur place avant la mort, dont les orbites se creusent et se vident de toute lueur, que la folie atteint tout de suite. Il tremble, l’artiste. Lui qui cherchait la gloire, il n’a que des mots et quelques-uns uns en trop. Si on lui retire le peu de choses qu’il lui reste, le souvenir en kit, illusoire d’un amour sincère… Il se perd tout de suite.

 

Il voit le doute, suivi du voile d’ombre, d’horreur. Il s’était habitué à souffrir dans la certitude, à regretter avec nostalgie un passé humiliant. Elle ne l’aimait pas. Mais il avait le droit d’y croire. Puisqu’elle était morte, elle lui appartenait sans détour.

 

« Où l’as-tu caché ton amour ? Tu l’as enseveli ? Réponds-moi ! Tu l’as jeté entre quatre planches et égoïstement tu le gardes en conserve au creux de tes bras, eu fond de la terre. Sur quoi se répand-il ? » Il semble réellement parler à cette morte, ce vieux fou. Mais il est seul et s’en doute un peu. Seul à pouvoir rechercher l’amour perdu. Ne parlons pas du temps. J’ai le cœur gros, en capitale d’imprimerie.

 

« O sorcière, je trouerai la terre pour faire renaître en vous l’amour. Arrivé à vos pieds, j’oserai enfin vous demander si vous m’aimez, si vous m’aimiez. Et pour la seconde fois, nous nous unirons, je le sais, je prendrai votre main, peut-être à la petite cuillère, et je vous ré-épouserai.

Pourquoi ne m’aime-t-elle pas ? Pourquoi m’aimerait-elle ? Il ne faut pas que j’en reste là, il faut que je creuse un peu, sans pour autant me mettre de la terre sur les yeux. Il faut aller plus bas, ne pas rester en superficie, déjà le vent, ou quelque chose d’autre, me décoiffe. »

 

Il est fou le vieillard. Fou d’amour et toujours fou. Au pied du sépulcre, il fait sa prière, pour approfondir cette étrange blessure, pour plonger vers le corps aimé et lui balancer de l’amour en éclaboussure. Le vieil époux se tient les mains pour se garder de s’envoler. Le départ magnifique du cocu en deuil. Il tâche son papier de son encre dans un tremblement de bassin.

 

Déjà ses yeux sont en fuite. Ils se vident. De tout regard aussi. Sa tristesse se répand sans forme comme une traînée, jusqu’à la bouche et jusqu’au ventre, jusqu’au pieds qui tapent le sol. Puisque je vous dis qu’il faudra creuser. Calmez-vous ! Chaque chose en son temps, et la mort, toujours à la fin. Après : la morale, à contre temps ou à côté du temps.

 

Comme c’est écrit, il n’y a qu’une issue : creuser le sol par-dessous le marbre. Il faut déterrer ce trésor enfoui dans le trou d’elle. Cette elle doit jaillir des ténèbres, le cœur brûlant, rallumé, et s’offrir à l’artiste devant la croix comme un rite païen.

 

Il a adopté le regard d’un enfant surexcité, à quatre pattes, il joue à déplacer le caillou. Le nez contre la terre, il renifle et cherche l’appel de sa proie. Mais, rien. Alors il racle sa gorge et fait du bruit avec ce qu’il y trouve. Il creuse de plus en plus belle, puisqu’il s’agit d’elle. Il creuse lui-même sa tombe. S’il est trop fatiguer, ce sera pour lui. Il est fébrile devant le trou béant qui s’ouvre un peu plus à chacun de ses mouvements. La nuit s’engouffre avec lui jusqu’au coffre au trésor. Là. Oui. Ca résonne. On approche. Toc toc. Le cercueil est là.

 

On le déterre. On se précipite avec la force d’un homme. On ouvre le lit de la bonne femme en arrachant les clous. Comme un enragé ! Comme un animal de cirque ! Ce qu’il va découvrir ne vaut certainement pas la peine, mais maintenant qu’il y est…

 

Le vieil homme est là debout, après avoir pris du recul. Ses paupières lourdes pendent sur ses yeux et l’empêchent d’y voir clair. Il a voulu creuser pour lui demander un truc. Il s’est répété sans cesse pour se rassurer : « Elle m’aimait, elle m’aimait… » La tombe est ouverte, ses yeux sont complètement fermés. Il pleure. Qu’est-elle devenue ? Rien. Et pourtant, moi aussi, j’en pleure.

 

Elle est os et lui liquide. Il cherche ici ou là l’idée d’un sourire, d’un regard, d’une beauté, d’un visage. Juste l’horreur de découvrir la destinée de tout humain, même de sa femme, le saisit, le surprend, le choque.

 

Alors le vieux monsieur se jette de la terre sur les yeux pour ne plus rien voir, pour s’aveugler, comme si l’amour n’était pas suffisant. Il jette au ciel des hurlements aigus pour ne plus rien entendre d’autre. Il court pour ne plus sentir son parfum étouffé. Les os aimés restent immobiles, figés dans leur équilibre, insensibles au spectacle du fou hurlant à la mort dans le cimetière.

 

Il revient plus tard. A peine usé. Il se penche sur la sépulture violée, bousculé de l’intérieur par un tas d’idées et de mots. Il doit maintenant se libérer et se déverser sur du papier. Il a envie d’écrire tout ce qu’il ressent. Il a besoin de laisser glisser, sans la retenir, sa plume. Il veut crier. Il veut créer.

 

Alors, comme à l’habitude, il prend la lampe de poche qui est caché derrière la croix, l’allume et sort de son petit coffre les feuilles et l’encre. Assis sur les monuments voisins auxquels il est indifférent, il commence à griffer des pages. Il écrit une invitation au suicide pour motiver l’au de là à le recevoir. Je pourrais, comme prévu initialement, vous lire tout ce qu’il écrit en me penchant par-dessus son épaule, mais j’ai peur d’avoir honte de mes mains. Je ne veux pas montrer les talents de mon Cyrano par peur d’être moi-même ridicule. Quand on annonce que son héros est un poète, il faut assurer. Je ne vois donc pas plus loin que le bout de mon nez. Je survole de bien loin les vers qui en sont tirés. Il finit de servire son art, son service plein de lard, ainsi : « Mon vague à l’âme donne la nausée ; Laissez moi vous vomir quelques mots ; Sans ordres comme des invertébrés ; Ma chair, ils vous tiendront chaud. » Il écrit presque des rimes. Quelle drôle d’idée de compter des pieds ! D’ailleurs le poète n’en peut plus de compter, et moi de raconter. Il se trompe alors il préfère délirer sans contraintes mais beauté sur ce papier. Moi, je continue tout de même mon histoire.

 

« Ma dame ; M’inviterez vous un jour au suicide ? Que j’entende votre prière par-dessous la pierre ; J’y suis tout ouï ; Et j’ai la réponse. Lois : Sur cette Terre, je vous ai aimé ; Sur cette pierre, je vous ai pleuré ; Sous cette terre, vous m’avez oublié. C’est pourquoi, aujourd’hui, je fuis vos os éparpillés, presque pillés, au fond de la blessure que j’ai infligée au cimetière, pour encore vous plaire. Ma Dame, je vous aime et, votre visage blanc, je l’implore malgré la mort, là allongé à tous vers. Alors il me vient l’idée d’écrire et d’oublier qu’il faut mourir. Appelez moi depuis la mort et criez mon nom très fort : Serviteur ! Je n’ai plus peur. »

 

Le creux est la source de ses jeux de mots. Sans problème, il exploite sa tristesse pour en faire de l’esprit ou presque. Le poète est une machine dont la matière première est l’âme, il la manufacture. Il est à la fois la matière et l’usine, le juif et le camp. Le vieil homme, aveuglé, écrit, écrit à en oublier les raisons de son inspiration, à en avoir presque un sourire aux lèvres et une lueur dans un des yeux. Il s’éloigne de l’idée première de l’histoire. Il ose aimer ce qu’il fait. Il ose se relire plusieurs fois. Ca lui plait. Il exagère et sa bonne femme semble désormais enterré au de là de son papier.

 

Ecrire est son vice, écrire est un vice. Il évite la mort se collant à mes mots.

 

Maintenant il fait des phrases au futur. Il a oublié qu’il n’en a plus pour très longtemps. Depuis que l’autre n’est plus. Le silence. Il se fait traître ! Il n’est pas sincère ! Il n’est même pas lucide. Alors là, vraiment, il en fait trop ! Il ne distingue même pas au centre de sa niaiserie, au-dedans de son romantisme, toute la vulgarité humaine, l’humiliation de rendre sale le vrai.

 

« O ma petite reine, viens m’implorer. Les ombres qui me poussent  au suicide se traînent derrière toi, mais à la lueur de ma chandelle. Mes larmes sont noires et vous saluent très bas. On est si maladroit quand on est triste. On se sent nu sur une piste de cirque, avec le nez rouge comme simple appareil et comme cible. Ivre d’applaudissements.

 

Juste encore une vie avec toi, une petite vie. Juste naître et mourir à tes côtés. Regardez tes yeux s’ouvrir et se fermer sur les miens qui clignotent, juste le temps suffisant pour être heureux. Saisir l’instant où nos doigts, autonomes, se croiseront et s’enlaceront, excités de pouvoir compter les uns sur les autres, sans aller très loin. Il faudrait de la mémoire. Il faudrait alors unir nos yeux et nos larmes à jamais. Remplir mes yeux de tes larmes et tes veines de mon sang. Aimons-nous pour naître dans un seul corps, marrions nous pour mourir ensemble, unissons nous pour ressusciter, si c’est possible.

 

Si tu ne peux pas me revenir, si tu ne peux vraiment pas, et bien tant pis, je tacherai de te rejoindre un de ces quatre matins quand j’aurais mis un point final à ma vie. Il faut bien qu’on se rejoigne, puisque je me sens mal. Déjà j’ai presque plus d’inspiration et il faudrait que tu corriges mes fautes d’orthographe et de style. J’attends aussi tes compliments et ton admiration.»

 

Muse, tu es sa féale.

 

Il fait nuit, un peu beaucoup de noir pour se rappeler ses idées. Il y a sur le fond une lune toute ronde qui éclaire bien ce pauvre spectacle pour qu’on ne puisse pas le juger. Et cette lune  m’envoie à moi, comme à lui, des idées si brunes qu’on ne peut s’empêcher de les dessiner de pages en pages. Lui, qui a longtemps pleuré devant sa dame, il écrit devant des os. Cette nuit est faite d’angoisses. Je tremble depuis de début. A travers mon style vous percevrez ma faiblesse.

 

O ma sœur la lune, tu règnes sur mon âme et tu berces mon regard humide. Comme un gros médaillon tu te balances d’ouest en est, infatigablement. Mon regard balaie la nuit à ta lente poursuite. Le nez en l’air et les pieds six pieds sous terre, on ne peut être qu’écartelé. Il  n’y a que les chiens pour enterrer ses os si profond. Notre homme est canin. Il est malade et fou.

 

Il préfère écrire et donc fuir, plutôt que de mourir. Il attend qu’on l’appelle, il attend qu’on le supplie et, a lu dans la nuit que sa femme ne l’aimait pas. Il a donc peur de se tromper, même moi, je peux le comprendre. Il ne veut pas mourir pour rien. De toute façon, il ne perd pas son temps puisqu’il écrit et puisqu’il aime ça. Son angoisse : mourir trop tôt, avant de s’être vidé de ses mots, mais ceux ci n’en finissent pas devant la tombe ouverte de remplir le vieil esprit.

 

Quand va-t-il mourir ? Jusqu’à quand profitera-t-il de cette douleur ? Jusqu’à quand s’exploitera-t-il pour écrire ? Et elle aussi, la muse ? Il doit mourir !

 

« Et si mes yeux sont remplis de sang, ce n’est que pour vous montrer qu’ils sont rouges d’avoir trop pleuré. »

 

Si seulement, il pouvait lui-même mordre son cou pour se libérer de son cerveau, bourré de mots. Un frisson me glace et immobilise ma plume pour un instant. Il m’a ému. Sa poésie ne vient pas de lui, elle vient des circonstances. L’histoire est poétique, le reste est superflu.

 

« Radotages : Chérie, le temps a passé, passage en coup de vent ; Alors que j’atteins un très moyen age ; Mes horizons se perdent chez les sages. Je rentre à la marge de la vie ; Mais il y a jusque tout là haut, jusqu’au point de casse cou ; Un mur, un barrage ; Qui me gâche le paysage. Ah, si vous étiez dans les parages ! J’ai encore la nostalgie de nos mariages, … Ma Dame ; Oh, tu sais, tu sais, tu sais ; Que je t’aime encore ; Mais je suis bien moins fort.

 

Moi, je vous ai tant cherché, pour finalement ne trouver qu’une vague idée d’un amour décomposé. Je regarde le ciel noir et ses petites croix jaunes, reflet d’un cimetière, j’ai le vertige et une telle envie de me laisser aller, de m’envoler, de me laisser tomber en haut, en attendant de voir apparaître parmi vos os une sirène de la terre qui se serait dandiné comme un vers sous mes yeux pour vous ressembler. Des nuages filent devant ma plume immobile et, ma plume file pour exprimer des idées toujours aussi brunes.

 

Dois-je vraiment écrire ainsi devant vous ? Qu’importe, il ne sera jamais trop tard pour mourir. Je suis patient et attends d’avoir tout écrit, de m’être totalement vidé et libéré de mon dictionnaire de malheur. Je mourrai pour que mon souvenir atteigne vos restes et, j’écris pour que mes restes reflètent votre souvenir. Mes lettres recouvriront vos os et les noieront. Je ne bougerais plus d’ici, j’y ai jeté très facilement mon encre pour chercher une sirène, pour décorer du papier, pour vous aimer, ma dame, et crever.

 

Je ne suis qu’une mer de larmes, inerte, sans vagues, plate… Je ne suis qu’une mer sans arme. Un tout coule en moi pour bloquer mon envol. Je ne suis qu’une mer de sang. Ma sirène, vous me donnez soif avant la noyade. Ma sirène, je vous aime, et je sens que je manque de veines, je me décolore. A vos côtés, je sens bien que cette histoire finira mal, puisqu’on se rapproche du tête-à-queue, ma sirène. Je ne suis qu’une mer sans rien, sans vie, puisque vous êtes en terre. Quelle idée de changer de milieu !

 

Je suis absent en écrivant, je vous mens, je me mens, je me rends, je meurs, à cause de mes mots, à cause de mes mœurs, à cause de vos os. »

 

Il a trop écrit et moi trop lu par-dessus son épaule, alors je m’arête là. Il écrit n’importe quoi, même la vérité, pourvu qu’il trouve ça chouette et que cela lui gonfle les poumons. Il a tout négligé. Il ne pense qu’à lui. A son lard. Il se sent grand, il se sent immense, comme une icône, un bas relief, modulor ou unité de mesure. Il est trop moche. Elle ne peut pas tout accepter sans rien dire. Elle va forcément se venger, elle n’a pas une tête de sujet sur lequel on disserte, elle n’a pas une tête de rime. Elle a juste une tête de mort. Le pavillon est hissé et le ton de la fin est donné.

 

Il sera saigné, écartelé, jugé, condamné et sauvé.

 

A l’instant même où je continue d’observer, il continue d’écrire comme un nègre. Il a bien changé, le veuf. Avant il pleurait, il disposait en rond les couronnes mortuaires, il arrosait les chrysanthèmes, il lustrait le marbre. C’était le veuf rêvé, hors pair. Mais aujourd’hui, il joue un sal jeu. Il ne se sent plus. Il n’y a pas de sincérité possible dans l’écriture. Dommage. Cela doit cesser, c’est une question de correction et pas de style. En fait, finalement, il est for possible qu’elle l’ait aimé, puisqu’elle a vécu avec lui. Tout est possible.

 

Tout est noir dans ce triste bocage de tombes. Seule une torche jaune, près d’un trou, comme rebelle, semble vouloir ressusciter l’amour et la beauté perdus. C’est impossible. Au vent, la pile s’use. Il faut la souffler. Entre les sépulcres, parmi les croix, jouant à saute moutons avec les ombres, une louve grise traîne sa solitude affamée de l’ombre de la terre à l’ombre de l’homme. De la lune ronde à la lampe électrique. Elle est revenue, le goût du sang dans la tête. Un hurlement : jugement.

 

Tremblez poètes ragaillardis, vous allez connaître le châtiment qui vous est assorti. Vous allez connaître l’âpre sensation de se faire avaler comme votre femme l’a ressenti par votre flot de paroles en l’air. Et, la louve réveille le vieux. Il sort de son coma comme un halluciné. Il en profite pour écrire encore. Dans un spasme. Il faut se dépêcher car il sait que c’est la mort à poil, derrière le manteau gris qui se cache.

 

« Le loup descendit de son sommet vers moi et posa son souffle et son pauvre regard sur ma main agitant la plume. Le loup affamé aux dents déjà rouges du sang de sa prochaine victime vint cueillir ma bave entre mes lèvres. Il lécha  ma vie. Puisqu’il est temps de mourir, ma Dame, honteux comme celui qui s’oublie facilement, je m’offre à vous et à vos morsures. »

 

L’animal du soir ne craint qu’une seule lumière, celle comprise dans les ténèbres. Il souffle les étincelles de poésie et bondit sur le vieux corps déjà presque mort. Du sang éclabousse les os de sa femme. Il meurt bien sûr. Il lui est revenu à sa dernière heure. Après l’orgueil. Elle a croqué en plein cœur. Elle a récupéré son homme qui s’est reconverti au rendu d’âme.

 

Il ne me reste qu’une image de cette histoire. Un os dans la gueule de la louve posée sur la nuit à côté du rond lunaire.

 

Mes yeux pleurent devant ma main toute ébranlée, et mes yeux attendent une morsure définitive. Mais moi, je suis certain qu’elle ne m’aime pas.