Edito

... Friche intellectuelle, le blog réactif

Quelques mots issus d'une déchirure, deversés en vrac en réaction au monde, à la face de fiertés individuelles, producteurs de raisonnements comme virus, et consommateurs de cultures. Pour que vous soyés humiliés. Peut-être sauvés. Bienvenue dans la spirale !         

Maximilien Friche

(la prière)

Vendredi 16 mai 2008



Je plonge ma main dans le sillon frais. Qu’il est facile de s’y enfoncer, comme une main d’ailleurs ! Je m’allonge en entier sur la terre retournée, moelleuse comme le dedans d’un gâteau. J’y marque mon empreinte, comme un pied d’ailleurs. Et le ciel à mes yeux s’éloigne parce qu’il n’y a pas d’horizon quand on regarde en l’air. Le ciel s’éloigne parce qu’il est à l’infini devant moi. J’ai même l’impression de reculer alors que je suis dos au sol. Je ne me suis jamais senti aussi lourd. Et chaud. Terre promise au mortel depuis sa naissance ! Je m’enfonce comme on s’endort. Je sais que je vais être incorporé à l’appareil de la planète, sans être capable de réactions. La perspective de la noyade ne m’enlève aucunement ce sentiment de ne pas être concerné, tout en restant prisonnier. Faudra-t-il attendre que la terre me remplisse, rentre par ma bouche, pour que mon âme s’échappe ? Je respire profondément comme chez le docteur. Le tracteur a bien fait de retourner sa terre, et de m’offrir son revers comme lit douillet en cette fin d’après midi d’août. Il faudrait qu’il pleuve pour que je me lève. Il faudrait un orage, un rapprochement soudain du ciel, beaucoup plus que ces voix familières qui crient mon nom depuis la maison. Je n’ai plus la moindre volonté de bouger. Je me contemple, je me vois sombrer. Mon suicide doit durer une éternité. Je ne vais pas vers la mort, j’ai décidé de l’attendre. Là, il va falloir que j’y aille, car les voix se rapprochent, elles se sont mises à marcher dans l’herbe sèche. Le tracteur rentre aussi, j’entends son bruit vraiment très loin. C’était pourtant bien d’être là allongé de son long en solitaire, mais il va falloir passer à table.


par Maximilien FRICHE publié dans : L'âme et sa vague
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Lundi 18 février 2008
Pardon son Dieu. N’être plus qu’un corps à cueillir. Nu comme un verbe. La tête en médaillon. L’ombre autour du cou, comme une collerette de honte. Pardon son Dieu. Il ne sait pas ce qu’il fait. Il ne sait pas qu’il Vous crucifie. Ses raisonnements produits ont créé suffisamment de fumée. Trompe l’œil en buée. De la gaze au bout du nez. Il faut le undefinedrécupérer d’urgence. Nous prions son Dieu. Il n’est plus qu’une goutte à recueillir. Au creux de Dieu. Un ver, un homme à la poitrine sans muscle, sans utilité. Ayez pitié de sa faiblesse. Peut-être avez-Vous surestimé les forces du vivant ? Ne permettez pas que cela soit tenté au de là de ses propres forces. Et pour lui, cette pluie, soyez un récipient. Il se dégoutte. D’avoir trahi la vie. De toute façon, si il ne vous entend pas, il Vous restera Votre colère. Vos poings serrés comme une gorge. Pardon mon Dieu. Ayez pitié. Il n’est plus qu’une tige sans tête, une tige molle et fanée. Il Vous connaît. Il Vous reconnaît. C’est pourquoi il perd toute rigidité. Ayez pitié, il se réduit à un sac d’os. Sans sens sans Vous. Sans ordre. Il est maintenant prêt à obéir. Dites seulement une parole. Il attend une main. Dans sa patience il se prête à rire. Dans sa pénitence aussi. Il espère être sauvé. Il attend le geste, la conjugaison. Pardon mon Dieu. Il n’est qu’un regret tout entier, mangé par son souvenir obscène, figé dans le diaporama de son pêché. Ayez pitié de ses deux dimensions. Il n’est plus qu’un corps à cueillir.


par Maximilien FRICHE publié dans : L'âme et sa vague
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Samedi 1 septembre 2007

Moins que rien

   

De retour en face de la mort, dans ma salle de bain carrelée, sans fenêtre, équipée d’un lavabo devant moi, de toilettes, derrière moi et d’une baignoire sabot à ma droite. Miroir mon beau miroir, pourquoi suis-je si pâle, pour voir mon squelette en filigrane ? Je ne baisse pas les yeux, je me dévisage et me décompose, larmes après larmes. Je ne suis que davantage transparent, je vois derrière le dedans de moi, je vois le mur collé à mon dos, l’espace me traverse, car les choses vont me survivre. Les systèmes aussi, les connexions. Car les systèmes, c’est l’enfer.

Je suis pieds nus, envahi par du froid, non épousé par l’espace, évité par les choses, au creux d’une concavité, autant dire que je suis le vide contenu dans l’espace vide. Je suis tout nu, et j’ai une impression de courant d’air entre tous mes muscles lâches, dans mes os, à la place du souffle. Je suis mauvais. Je ne suis plus que mauvais. Il n’y a plus que le mal en moi. Je le savais que ça viendrai, je l’avais écrit déjà tout petit. J’avais compris ça avant de produire mes prévisibles justifications, avant de faire des raisonnements pour m’autoriser à vivre des choses, à les consommer.

L’eau coule sans s’arrêter, du robinet vers le tuyau d’évacuation, directement, sans faire de flaque ni de ronds. Les robinets sont ouverts à fond, ça éclabousse. Attention au sol glissant. Mes pieds sont gelés, scellés. Je ne bouge pas, je suis coincé entre deux ensembles à intersection, je suis l’empreinte de l’intersection. Moins que rien. Je connais tout l’ensemble de gestes qui m’a amené à disparaître à ma vue, dans ce lieu de faïence. Je connais tout le processus, comment se sont chevillés tous les maillons à mon corps. Aujourd’hui, je ne suis plus que ce que je fais, je ne vaux pas plus, toute bienveillance ne peut que riper sur moi, à moins qu’elle soit moderne et me justifie à coups de déterminismes psychologiques. Je suis devenu ce que je fais c’est pourquoi je ne suis plus. Je me suis engendré, c’est pourquoi je suis déjà mort.

Mon bras droit passe à gauche et mon bras gauche à droite, mes membres se mélangent et, je n’ai plus qu’un œil flou en pleine gueule. Dans ce croisement de mondes, de planètes, je fonds en ligne courbe, je zigzague en mince filet, écrasé et liquide avant le néant. Je suis le contenu de l’espace vide. Mon pêché me possède. Mécaniquement je continue de ridiculiser ma race. Mes joues se touchent car on a fait le vide en moi, aspiré l’âme comme un fœtus. Sa combustion a permis de m’engendrer moi-même sous forme de pêché. Je suis mort avant d’être mort. C’est dire à quel point, même le suicide est devenu inutile, l’euthanasie peut encore m’offrir un avenir cohérent. Je fais partie du système, organes parmi d’autres. Ma disparition résulterait d’une ablation et non d’une oblation.

L’ampoule à douille qui pend là haut, au dessus de mes mèches, sa lumière jaune comme un œuf, ne m’ont pas encore fait complètement disparaître à mes yeux, puisque je devine une silhouette dans la glace de la salle de bain. Rien qui masque, mais une ombre, un suaire, un fantôme, un filtre artistique. J’ai d’abord joui comme j’en avais envie puis, remué de manière compulsive, tout comme un tueur en série. Finalement, ce n’est pas ce qu’on fait qui importe, c’est le processus et l’enchaînement. Aujourd’hui, je ne pense plus, j’agis. Mes fonctions sont d’être utiles, j’ai une place dans le système. Je peux me réjouir car grâce à moi, il me survivra. J’aurais été le témoin du mal, transmis aux masses futures, victimes consentantes, ayant peur de la liberté. Mon utilisation a été complète. Je suis digéré comme quelque chose de féculent. Quel gâchis ! C’est comme ça que l’enfer existe. Personne pour me pleurer au dernier moment puisque je serai mort depuis longtemps. Un simple gâchis.

par Maximilien FRICHE publié dans : L'âme et sa vague
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Vendredi 22 juin 2007

Revenir le crâne vidé à la case départ

Avec une sirène perpétuelle qui sonne l’alarme au-dedans

Derrière mes rides, dans la boîte, on se marre

On ricane de ma pomme et avec insistance de mon nom

Je vieillis comme si de rien n’était

Et rien n’est 

J’attends mon tour

Comme un sourd

J’ai du mal à me réjouir de concert avec tous 

Je prends patience puisque je ne peux que me taire 

Je prends les aiguilles musicales dans ma tête pour de la mousse 

Et je compte à rebours depuis l’infini jusqu’à ma mère

Rentré au début 

Je réclame une bonne mort 

SVP 

Prière de me sauver 

Prière pour vous plaire

Prière pour me sauver 

SVP 

Arrivée en fin de course 

Je ne mérite pas encore la mort 

par Maximilien FRICHE publié dans : L'âme et sa vague
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Vendredi 4 mai 2007

Fenêtre ouverte sur le purgatoire

 

Il est étrange de constater que les moments d'extrême fatigue, sont des occasions d'extrême lucidité, de jaillissement de la lumière aveuglante. La fatigue est comme le point de disjonction entre le corps et l'âme. C'est lorsque que l'intention  de faire quelque chose ne suffit plus pour que cela se fasse. Quand on se dit qu'il faut bouger le bras ou tourner la tête et que rien ne se passe, quand les muscles s'absentent et que le corps ne répond pas, qu'il n'y a plus d'électricité, c'est quand le regard ne sert plus à rien. « Tu rêves ! » Non, c'est que l'horizon, dans la lucidité qui va naître, n'existe plus. Alors, les yeux sont dans le vague, flou à nos pieds, flou dans le lointain, flou dès qu'il y a de la lumière.

  

Ambiance

Je vais faire un peu plus de description, vous donner du vécu comme on dit, en journaliste d'investigation de ma vie. L'ambiance commence par le moment où les bras pourraient nous en tomber si nous n'étions pas déjà allongés comme un corps, comme un mort. On n'arrive pas à se réveiller complètement, on se résiste. Pendant ces quelques minutes où l'on n'est plus endormi, où l'on n'arrive pas encore à bouger, le stock de fatigue des jours précédents, nous leste jusqu'à laisser l'empreinte définitive de notre corps dans le matelas qui n'est pas encore de terre. C'est lorsque l'on existe en creux. A ce moment là, nous n'avons plus nos personnalités, nous en sommes vidés. Nous n'arrivons pas, malgré les essais, à se parer pour la journée, de notre profil bien rodé. Nous sommes encore vidés  des justifications, des raisonnements qui nous rendent justes à nos yeux. Style, accent, manières, esprit, impossible à se télécharger. Le débit qui nous relit au monde est très bas. On a du mal alors à se souvenir de comment on fait déjà pour exister, pour n'être pas qu'un bébé. C'est un état où on se sent faible en réalité, à la merci de Dieu enfin, incapable de résister, d'agir et de vouloir, juste indigent par nature et aimé. Aux portes du sommeil, dans le vague, épuisé. Plus de force, avec la bouche ouverte et le regard bête. Se savoir éveillé, mais être comme endormi. Conférer à la réalité les contours d'un rêve et se savoir, encore une fois, éveillé. En veille. Un point rouge sur de la haute technologie, haute fidélité, consommant encore de l'énergie. Un point rouge comme pour signifier la présence du Christ dans le tabernacle, dans la créature que je suis.

 

Première grande fatigue : l'homme est mortel

 

La tête sur l'oreiller, les yeux ouverts, projetant les restes d'un rêve pour conférer à l'espace une ambiance floue, de mélanges de choses habituellement distinctes, de fusions idiotes. Je viens de rêver que la mort existait. Je suis horrifié. Mon coeur bat vite comme sorti d'un cauchemar. Je viens de rêver que nous étions tous mortels. Je transpire en ayant froid. Une impression impossible à décrire autrement que par l'effroi que provoque un cauchemar, effroi se dissipant dès qu'arrive le jour. Ouf ! Ce n'était qu'un rêve. Comme d'habitude, j'ai encore la tête sur l'oreiller, je suis bien, je me réveille dans les bras de Dieu, mon souffle dit « je t'aime », sans avoir besoin d'englober un support destinataire du sentiment, je respire l'amour. Ouf ! Ce n'était qu'un mauvais rêve, c'est maintenant le matin du jour. Encore un peu de vagabondage avec les yeux, sans bouger la tête, sans utiliser son corps, se promener au plafond, compter les arêtes, identifier les tâches bien connues au plafond, les formes issues des jeux de la lumière, dessiner en pensant à soi, en soi. Finalement être comme on a été créé, être par amour. Et puis, heureux sans raisons, décider de commencer la journée. Combien de temps l'illusion de croire que le rêve était faux va-t-elle durer ? En se brossant les dents, en allumant la radio, en buvant son café, en tournant le contact de la voiture ? Tout revient, dans une remise en ordre brutale, un réajustement instantané de notre puzzle mental. Quel con ! Dire que j'ai cru avoir rêvé la réalité ! Je dois être bien fatigué pour en être arrivé là. Restent les sensations doublement bizarres. Celle de s'être cru immortel bien sûr jusqu'à ce qu'on se lave les dents (ou...) mais aussi celle d'avoir été horrifié dans le rêve de se savoir mortel. C'est cette dernière qui bouscule le plus. En effet, dans mon rêve, c'était horrible, inconcevable, digne de tout arrêter sur-le-champ et là, je continue comme d'habitude.

 

Deuxième grande fatigue : la souffrance de savoir ceux que je n'aime pas, mortels

Au réveil, un autre matin, encore dans mon oreiller que j'affectionne particulièrement et que j'assimile à l'amour divin pour ma personne, je suis encore baigné d'un élan passionnel pour les gens dont je reconnais les visages, ces congénères qui véhiculent à côté de moi, dans des files d'attentes, semblables. Le rêve dont je m'extirpe mollement et, où je me croyais éveillé, atteste que j'ai éprouvé de la compassion et une terrible souffrance à l'idée de savoir mortel telle personne ou telle autre. Et mon rêve était tellement bien fait qu'il a focalisé sur les personnes pour lesquelles j'ai le moins d'estime. Moi qui suis si peu enclin à la bienveillance en temps d'éveil, me voilà dans de beaux draps ce matin de me trouver en communion avec la souffrance d'autrui. Là encore, c'est en me rassemblant d'un bloc au moment de me laver les dents (ou...) que j'ai pris conscience de l'impact de ce faux rêve, ce moment de grande fatigue.

Le souvenir d'avoir été fatigué

Ces moments sont désormais redevenus insaisissables pour moi. Je n'arrive plus à percevoir comment j'étais. J'en ai le souvenir. J'ai le souvenir d'avoir pendant un court moment ressenti pleinement l'horreur de me savoir mortel et j'ai le souvenir d'avoir souffert pleinement de savoir chacun de mes congénères mortels. Souvenirs, reconstruction du vécu en livre. Forcément faux, forcément nécessaire pour se maintenir au chaud, à vif, prêt pour le départ. Continuer en ayant la sensation de vivre dans ses futurs souvenirs, d'exister entre deux trous de mémoire. C'est vrai que c'était bien comme je suis. Et j'arrive à avoir la nostalgie de ces moments de lucidité, j'en arrive à vivre dans l'attente de ce quelque chose dont j'ai eu un avant goût. Cela rentre dans le savoir, la certitude, que ma nature pourra être rachetée à la dernière minute, à l'abandon. Nous savons que nous tomberons à genoux devant le Christ blanc, fondrons en larme pour nettoyer notre visage. Décomposer sa face et pâlir à vue d'oeil pour montrer son squelette en filigrane. « Tête de mort ! » Insinue mon haleine. Tissu tenu comme un pantin en haut du mat de l'épave. Une fois l'électricité évanouie, le vrac comme avenir, rassemblement d'os. Un visage-linceul, irradié, qui montre que le Christ était aussi à l'intérieur.

Le petit purgatoire illustré

 

J'imagine très bien, et encore plus depuis ces expériences de la fatigue, que le purgatoire est le lieu de la passivité. C'est à dire, un lieu où nous sommes incapables d'agir bien sûr, mais aussi incapable de produire des raisonnements, justifications pour continuer à vivre comme si de rien n'était, pour rendre supportable le mal. Nous serons faibles face à la vérité éclatante, fondus en larme, à la merci de Dieu, incapables de plus aucune collaboration à notre salut, incapables de se dérober et de faire des concessions au diable. Repêchés, nous serons réduits à l'état d'âme d'un pardon ruisselant. La vérité fera éclater notre responsabilité de déicide lorsque nous nous lavions les dents avant d'ajuster notre noeud de cravate. Il faut s'y voir déjà dans ce lieu de la gratuité, dans ce lieu où Dieu nous offre enfin la possibilité de souffrir pour être sauvé, où comme un père, il se drape de l'autorité nécessaire pour que le bien triomphe du mal, pour notre bien. Et la sainteté, ce serait vivre son purgatoire sur terre, vivre sur la longueur ces deux instants que j'ai rencontrés au croisement du sommeil et du réveil. L'instant où je rêvais d'être mortel et où je rêvais d'être en communion avec la souffrance des autres et l'autre instant, où l'on se sait aimé, où l'on reconnaît notre vocation d'accéder au balcon. Le régime devient donc alternatif entre humiliation et épanouissement pour déboucher sur la sainte synthèse de l'Espérance.

   

 Comme dans un livre ( un autre livre) :

 Il doit être encore tôt. La lumière est très blanche. Dans la chambre aux persiennes, on peut se lever et véhiculer sans problème, sans avoir recours à l'électricité. On y voit bien. Juste on ne peut pas lire. Philippe Réant sent le matin poindre, ouvre un peu les yeux et dénoue ses membres. Quelle heure peut-il être ? Philippe n'a pas encore le courage de se mouvoir pour attraper son téléphone portable posé sur la table de nuit de son côté où se trouve aussi le livre en cours d'Isabelle. Il l'entend dormir, tourné de l'autre côté comme lui. Elle est roulée en boule, sans aucun drap sur elle. Si Philippe ouvre un oeil, c'est qu'il veut vite sortir de son sommeil, s'extirper de son mauvais rêve lucide. C'est comme un cauchemar d'enfant dans lequel il s'est enlisé. Il a rêvé cette nuit qu'il était mortel. Comme les jours de grande fatigue où les yeux coulent tout seul, il a appréhendé en rêve une réalité insoutenable. Il a rêvé qu'il allait mourir de toute façon, en dépit de tout, quoi qu'il en soit, par nature. Il a rêvé qu'il n'était pas immortel. Il s'est vu, comme on se voit dans les rêves, de loin avec un zoom, il s'est vu précaire et s'est fait pitié. Eberlué, la poitrine sous le tam tam pointu du coeur, figé dans un cri écrasé sur une face en grimace. Il a maintenant les deux yeux énormes ouverts sur le sombre clair de la chambre. Il va mourir un jour. Quelle horreur ! Il pleure en silence en rêve, comme un enfant immensément déçu de s'être déçu, envahi de tristesse. Abandonné comme un enfant grondé. Des pleures qui altèrent la respiration. Il reste torturé par son rêve purgatoire, passif et insoumis. Et puis maintenant c'est le réveil, la vraie vie. Ouf ! Tout est concret. Il y a des choses partout et tout semble immuable. Il est bien content d'être sur son lit au matin très tôt, au matin d'éternité. Il est bien content que tout ait une place. C'est son ordre là partout. Il croit être bien réveillé, il devrait se méfier. Le fait qu'il ne bouge pas encore devrait le mettre sur une piste. Il se dit que ce n'était qu'un mauvais rêve. Il a ouvert un oeil sur le paradis ce tout petit matin. Sommeillant dans la lumière fragile du jour naissant, il sourit à son créateur. Il est à deux doigts de retrouver le sommeil, son oreiller lui inspire des je t'aime en débordement. Au lit, au chaud avec sa petite femme. Les enfants, dont il ne se rappelle plus l'age, dans les chambres à côté. Il a ouvert un oeil sur le paradis et l'a reconnu. Mon Dieu, mon Seigneur, je suis immortel et les autres aussi. Et puis, et puis ? Le téléphone portable sonne. Il s'en sert de réveil, il est programmé pour sonner tous les matins de la semaine sauf le week-end à cette même heure, juste avant le réveil naturel. Il l'a laissé comme ça. Il ne l'a pas encore changé depuis sa mise à la retraite, il ne l'a pas encore désactivé. Isabelle souhaite qu'il se contente de le retarder de trois quarts d'heure, car après, elle a des choses à faire. Elle ne s'est pas réveillée, car Philippe a des réflexes, il a vite attrapé l'engin et stoppé ses sirènes. Il a des réflexes de vivant. Gravés dans son corps qui est pétri comme une mémoire. De son côté, Philippe trouve finalement assez agréable d'entendre le réveil et de savoir pouvoir traîner au lit, et faire les autres gestes de la journée lentement. Et puis ça garde son côté exceptionnel au samedi et au dimanche. Le réveil a sonné et isabelle n'a rien entendu, elle aime beaucoup dormir, elle dit qu'elle en a besoin. De toute façon elle s'est habituée à ce bruit et cela fait longtemps que son corps s'éveille systématiquement vers huit heures. Philippe a été machinal. Il a étiré son bras hors des draps vers la chambre froide, a attrapé le téléphone mobile, l'a palpé pour identifier le haut du bas, la face du dos et a appuyé sur les bonnes touches du premier coup. Il a reposé le rectangle noir. Il se lève des deux pieds ensemble, d'un bond en retournant sa partie de draps sur sa femme qui maintenant à double épaisseur sur elle. Il va dehors dans le couloir. Il va dedans aux toilettes. Il accuse le coup. Il trouve qu'il est très tôt. C'est pas comme d'habitude. Il se promet cette fois, de se coucher cet après-midi après déjeuner pour rattraper. Il pourrait se recoucher maintenant. Il n'y pense pas. Il a tellement de sommeil en retard qu'il pourrait se coucher pour toujours. Avec les gestes de la vie, avec chaque pas, sa réflexion se remet en route, Philippe reconstruit sa métaphysique, il se remet en marche. Après le tour de chauffe, il habille la tragédie de la vie de ses raisonnements, il met de l'intelligence dans ses entrailles, sans quoi il ne sait pas croire. Il se souvient. Le mal de crâne point au même instant. Cette nuit, son mauvais rêve. Tout à l'heure quand il était ravi de se réveiller en pleine confiance. La réalité prisonnière du rêve. Quelle horreur ! C'était bien vrai, c'est maintenant, depuis l'oeil ouvert qu'il est dans le faux doux. C'était bien vrai. C'est exactement comme je l'ai rêvé. Rien de romancé, rien d'exagéré. C'était comme ça, comme maintenant. La vérité est insupportable comme ce carrelage froid de salle de bain sous ses pieds et la lumière dans ses rides en face. Quelle horreur ! C'est vrai il y a bien la mort et cela nous concerne par nature. La vraie passivité est de ne plus pouvoir produire pour soi de raisonnements. Au purgatoire, ce sera cela, il le perçoit. Nous ne raisonnerons plus, ce sera des pleures sans fins, silencieuses devant l'incompréhensible évidence. Monsieur Réant sait qu'il est impossible de partager ce qu'il découvre, au degré de maturité qu'il le découvre, les mots ne permettent pas de voir. Ses homologues, hommes et femmes modernes, ont une tendance abusive à produire des raisonnements. A bon rythme, selon une gymnastique bien maîtrisée, comme lui, comme sa bru et ses fils, comme au boulot, ils fabriquent des raisonnements, issus de leur personne, devenue puits sans fond, manufacture inépuisable. La nature de la matière première ne fait aucun doute, c'est de l'âme. (...)  

 

 

 (...) Tout le monde vient s'abîmer dans ce moi-trou noir. S'être autorisé à être un auteur et avaler Dieu. Rien n'est plus facile au quotidien. Il faudrait qu'il fasse partager son rêve comme on regarde un film plusieurs fois de suite et puis en extrait aussi. Encore et encore. Monsieur Réant marche de long en large. Il s'éloigne quand même. Il arrive à son bureau, à la maison. Il n'a fermé aucune porte derrière lui. Pas de petit déjeuner en vue ce matin. Il n'en prend un que rarement et voire uniquement le week-end. Il prend un papier dans le tiroir sous le sous main en cuir. Il écrit tout en haut avec son stylo plume rempli d'encre bleue, il écrit en haut à gauche comme un écolier la date du jour, pour qu'on voit d'ici le tableau, assez gros, il écrit en haut « poème en vers » puis saute plusieurs lignes imaginaires. La page n'est plus blanche. Il griffonne une phrase en se courbant par-dessus son fauteuil. Il est resté debout d'ailleurs. Il marche à nouveau autour du bureau, vers la porte et demi-tour, il se rassemble. Il compte pendant ce temps, avec sa tête, ses jambes, les pieds de ses phrases. Il construit avec des rimes. Il va dérouler l'histoire comme un tapis sur un escalier monumental. C'est vraiment facile. Il aère ses vers de pauses pendant lesquelles il marche et compte. C'est vraiment trop facile. Il écrit comme il respire.

« Tête la première en plonge dans l'oreiller,

Une bête sort du songe et se souvient d'hier.

Dans de beaux draps, le Seigneur l'a réveillé.

Dans de longs bras, elle se récite la prière.

En tête à tête avec son créateur, elle ose

Reconsidérer toute vie depuis la genèse.

Le bras de fer du créateur avec sa chose

Consiste à faire en sorte qu'à jamais elle se taise. 

  

La bête élève sa tombe comme une pierre, 

Elle sait que son Seigneur est là pour surveiller.

jusqu'au dernier sous-sol, elle plonge tête la première,

Au dernier temps, il sauve la tête sur l'oreiller. » 

Il souffle maintenant et rebouche son stylo plume. Le jour a eu le temps de complètement se déployer au ciel, pendant ses comptes de pieds. Il souffle car il a compris qu'il suffit d'un oreiller pour être apaisé. Il suffit d'un oreiller pour attendre la mort. Se préparer au purgatoire,  accepter la paralysie de l'esprit face à la lumière, sentir son cerveau comme une langue pâteuse et se transformer en prière car devenu incapable d'habiller la tragédie de raisonnements. Ne plus devenir qu'actions de grâce et, point d'écartèlement entre le mal dont on est porteur et la lumière reçue, pour une humiliation maximum et salvifique. Dans cette salle d'attente où l'éternité est un morceau, où la venue du Seigneur est toujours inattendue. "A qui le tour ?" Au sien.

par Maximilien FRICHE publié dans : L'âme et sa vague
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Mercredi 28 février 2007

 

C h a m b r e       à         l  ' o m b r e

 

Une femme comme une ombre chinoise

S'imprime sur le mur de plâtre

D'une chambre où plus personne ne se croise

Où l'homme est dans l'attente de se battre

 

Il ferme les yeux sur la tâche sombre

Et retient sa salive dans sa gorge à noeuds

La femme sans contour dénombre

Les années passées à deux

 

 

Sur un lit blanc l'homme pleure

embarrassé par son souffle et son désir

Il ne peut plus cacher sa peur

De voir le jour revenir

 

Plus jamais il n'y aura d'amour

L'homme et l'ombre vivront à distance

Sa tête de toupie ne fait qu'un tour

Et roule boule puisqu'on y pense

 

 

par Maximilien FRICHE publié dans : L'âme et sa vague
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Vendredi 26 janvier 2007

Prison

 

Un cri pour rien. Aucune fissure. Sans échos. Son, absorbé alors qu'à peine sorti de l'orifice. Mort né dans sa gorge au goût du rouge chaud. Il est libre dans ce volume à six facettes lisses. Ce volume qui produit de la poussière en quantité tous les jours. Il a bien le sentiment d'être au creux de futures ruines. Logé, comme une balle dans un corps. Il a bien l'impression d'être dans une case destinée à s'effriter et à l'engloutir. Son âme dans son corps est toute pareille. Il a du mal à voir comment naîtra de lui une essence viable dans la plénitude spirituelle. Ce qu'il a en lui, est embryonnaire et a renoncé à tirer sur sa chaire, à animer le pantin. Il est mort vivant. Il est gâché. Il ouvre la bouche et grimace autour d'un son rond qui reste sans réponse. Il se demande s'il a dit quelque chose, si sa gorge à noeud en a été capable. En tout cas il n'a rien entendu. Il confond. Avec tout à l'heure. Avec l'autre jour. Il n'est plus qu'un murmure marécageux et plaintif. Il se résume à des projets de phrase.  Son souffle se confond avec un sifflet ténu entrecoupé. Peut-être ne sait-il plus parler ? Il ne s'entend plus. Peut-être est-il mort ? Emmuré dans sa chair comme dans un passé. Aplati dans une photographie. Hier est loin et il y est encore.

par Maximilien FRICHE publié dans : L'âme et sa vague
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Jeudi 2 novembre 2006

Regarde-moi comme une chose de trop. Je suis conscient d’être surnuméraire, je suis donc acculé à la vulgarité, comme la trace d’un débordement, portant l’odeur d'un mauvais goût, je suis quelqu’un qui ne sait pas tenir sa place. Mon amour, tu ne pensais pas me voir à côté de toi, d’ailleurs, tu ne pensais pas qu’il y avait suffisamment d’espace pour quelqu’un d’autre. Et voilà qu’on est deux et je respire à ta portée. Tu es un peu virtuelle contrairement à moi alors tu sais prendre distance, tu t’évades et planes en fermant les yeux. Et tu te vois avec moi et nous t’évoquons du dégoût. Je sais, tu sais. Je n’arrive néanmoins pas à disparaître. Pire, j’ai l’impression que plus je fais d’efforts, plus je déforme le monde créé pour toi. Il faudrait me voir mort mais je respire sous ton nez. Je rentre la tête dans les épaules, je me tasse, me compresse. Je sens que tu vas prendre une décision. Mon amour, je m’exécute si tu veux. Non, ce n’est pas cette option que tu as retenue. Tu mises sur l’efficacité d’une haine absolue et m’explique ta solution. Tu me recouvres de tes pêchés, une large délégation. Mon amour je t’exécute comme tu veux. J’ai trouvé ta place, j’ai tué au centre. Tu disparais avec le monde créé par toi. Je subsiste en résidu, sans réaction, massé autour du trou nouvellement formé.

par Maximilien FRICHE publié dans : L'âme et sa vague
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Lundi 16 octobre 2006

 

 Dans ce texte tout ma muse 

 

La lettre comme genre de référence

 

 L’écriture doit être l’expression d’un amour, comme la manifestation du ridicule de l’amoureux. Il ne devrait pas y avoir de texte en soi ou pour soi, pour s’exprimer, pour se faire du bien. Bien dans son corps, bien dans sa tête, bien dans son texte, tout ça n’est ni un préalable, ni un but. Il n’y a d’écriture vivante que la lettre. Et c’est de ce genre que doit découler toute la littérature. Attention, je ne suis pas en train de faire un retour vers le romantisme plaisant, je veux simplement replacer un point d’attraction pour la bonne gravitation du texte, voire, sa transformation en météorite, se précipitant à sa perte, dans un baiser mortel, quand la vérité a été approchée au point d’obliger l’écrivain à ne plus écrire du tout. Ecrire c’est se choisir une reine. Ecrire, c’est se réduire à du consommable. Il ne s’agit pas de se transformer en usine. Je tiens absolument à borner de toute part le projet d’écriture, qu’il ne soit jamais récupéré par les hérésies modernes et contemporaines. Se transformer en consommable, c’est se faire offrande. Offrande jusqu’à dissolution de soi, oubli, disparition c’est à dire, le contraire du cadeau qui va jusqu’à devenir centre de production, usine à texte, camp. Tout roman devrait initialement être le projet d’une lettre. Imagine, mon cœur, ceci, pour toi. Vois comme j’accepte le ridicule pour te plaire. Une muse qui aspire l’être plus qu’elle ne l’inspire. Une muse à qui l’on en veut autant qu’on la désire. Et le sens du sacrifice nous pousse à aller à la ligne, il économise notre souffle. Il faut écrire en imaginant la lectrice qui lira, celle qui électrisera le texte. Evacuer tout de suite tout art de la flatterie, se faire offrande, n’est pas vouloir plaire à tout prix, c’est se donner entièrement, se perdre, en étant conscient de sa médiocrité, de son mauvais goût. Et, seule, la souffrance née de ce sacrifice devient digne de lecture. C’est seulement dans ce geste de funambule, à un pas du ridicule comme de la mort, que se trouve l’expression d’un don dans notre chair. Le ridicule est risqué. Quoi de plus beau qu’un enfant maladroit qui offre un collier de nouilles en sachant que ça ne vaut pas l’or que sa mère porte déjà autour du cou ? Tout offrir dans la conscience d’être mauvais goût, voilà ce qu’est le geste d’écrire.

 

 Je t’aime comme je respire

 

 Parce que nous n’avons été créés pour aucune raison et uniquement par amour, nous sommes dépositaires de ce souffle conteneur, de cette enveloppe de sentiment. Nous aimons avant d’avoir trouver quelqu’un à aimer. On dit « je t’aime » à un oreiller avant de s’endormir. Il y a cette sensation d’avoir trop d’air dans ses poumons, d’être asphyxié par trop d’oxygène, la condition de vie. La déclaration d’amour est ce moment de projection totale, hors de soi, de ce contenant, cette capacité d’aimer, c’est elle qui insuffle au cœur de l’écrivain le sens du sacrifice. La littérature est alors l’ultime possibilité de s’offrir. Non pas dans un romantisme humanitaire, mais avec l’oubli de l’auteur, sa disparition dans la chimie de l’offrande. Pour se dissoudre dans un objet électrique, à brancher à la lectrice. Il faut encore se mettre à genoux pour livrer sa récolte, voilà ce que j’ai fait de ce qu’on m’a donné. Pour accepter l’humiliation d’être lu, il n’y a que l’amour de la lectrice. N’étant pas étranger au pêché originel, je ne peux être qu’humilié d’être nu, lu. Je ne suis plus l’enfant créateur du collier de nouilles, je suis l’adulte également créateur du collier de nouilles. Par amour pour toi, j’accepte d’exister. Et mon écriture se tend vers le fantasme d’une lecture bienveillante ou amoureuse. Je pousse plus loin mes combinaisons de mots, fais feu de toute intelligence. J’essaye de n’avoir aucun reste au fond de moi après l’opération chimique, après la transformation en livre libre. Je vous dis, l’écriture n’est pas sur la réserve, elle est sacrifice.

 

Mettre l’absolu en soi

 

Cette démarche d’écriture n’est pas moderne tout en l’étant davantage. Le projet moderne semble être : s’exprimer. Cela fait partie des choses dites importantes, importantes pour être bien. Tout projet esthétique converge vers ce trou noir de l’utilitarisme. On jette dans le trou pèle mêle l’écriture, les arts plastiques, le théâtre et même les religions. On aimerait tellement définir les religions comme des humanismes dont la mission est de produire de la morale, on aimerait tellement voir les religions comme des usines. On écrit maintenant comme on se soulage, pour que cela fasse du bien (pour l’empire du bien ? Cf. Philippe Murray.) Il faut donc s’exprimer, se mettre dehors, à la vue de tous, en exhibitionniste, fier de son pêché originel. Un livre est réduit en thérapie pour l’auteur, en exemple pour les lecteurs. D’où le droit démocratique, reconnu à chacun à produire son morceau de masse, à se soulager, du moment que tout le monde s’y retrouve. L’intérêt de cette modernité, est qu’elle dessine à merveille, rend visible, le mal qu’elle entoure, autour duquel elle se masse pour chuter. Ce qu’il faut adopter, c’est un contre-projet. Ne pas s’exprimer du tout. Ne pas produire du moi à l’infini, mais s’offrir d’un coup, en un seul morceau. Pour se faire, il s’agit d’intérioriser l’absolu. Ne pas s’exprimer, mais faire rentrer l’absolu en soi ou plutôt, le reconnaître là où il est déjà. Il s’agit de s’imprégner d’une exigence extérieure et supérieure. Trouver la muse au bout de la ligne, à la page suivante. Cette muse, d’autan plus efficace qu’elle est inaccessible. Cette muse parfaite, pour laquelle vous êtes indignes. Cette muse à qui vous n’arrivez pas à en vouloir, car elle pose encore le regard sur vous. Cette muse à la fois créée et parfaite, posée très loin de vous, sans autres obstacles entre elles et vous que cette infinie distance. C’est aussi pour la Sainte Vierge que vous écrivez. C’est parce que vous savez qu’elle va vous lire, que vous acceptez ce sacrifice, ce ridicule. Ce n’est qu’un essai d’ailleurs. La Sainte Vierge vous aspire. Et vous étaler des propos, une proposition honnête faite à la louange de la création.

 

Chaos créateur

 

Le livre est donc cette lettre d’amour faite à la Vierge. Dans tous les cas, si on n’a pas encore identifié son visage, c’est encore une lettre d’amour faite à une reine. Il est intéressant de considérer l’amour comme un chaos nécessaire à la création. C’est ce qu’illustre La prière (éditions le manuscrit.) L’amour est ce chaos qui arrive encore à casser l’homme moderne, à lui ouvrir les yeux, à lui montrer sa mort en relief. Le livre gigogne parle de cet amour, chaos introduit dans l’homme pour son salut. Le livre lui-même est résultat du chaos, offrande morte née rangée en rayons. L’écriture, comme sacrifice, est un acte créateur qui se réalise, s’électrifie, lorsque la muse lit le livre. Cet acte est donc voué à l’échec, à une vie de peu d’intensité. Et le plus souvent, notre sacrifice se transforme en ridicule. Le funambule tombe, mais sa chute est stoppée par un harnais de toute sécurité sous les rires de tous les démons modernes. Le livre n’existera jamais. Sauf si on reconnaît dans la Vierge la véritable muse (renvoi vers la contrelittérature.)

par Maximilien FRICHE publié dans : L'âme et sa vague
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Vendredi 8 septembre 2006
Surtout, ne pas oublier de se vomir
 
 
        Se mépriser
 
Tout est hors du titre. Tout est tout autour du titre, aux pieds, par terre. Ce texte est dégoûtant. Je formule le vœu de ne pas m’accepter comme je suis. Je veux chaque jour porter un regard cynique sur ma personne, ne jamais renoncer à me trouver ridicule, tout en acceptant de continuer à l’être. Je veux au matin comme au soir, avoir la lucidité d’un vieillard et rire de mes faits et gestes, de mon allure forcément sur-jouée, de ma façon obligatoirement vulgaire de m’exprimer, de mes gestes tous maladroits, de la bêtise de mes propos. Et ce, non pas pour rougir de honte, pour ne plus rien oser dire ou faire, mais au contraire pour acquérir la faculté d’arborer un petit rire méprisant au coin des lèvres en pensant à soi. L’expression ‘au contraire’ vient d’être employée, car le rire et le mépris deviennent les raisons de continuer l’existence. Il s’agit de s’humilier à ses propres yeux, de se reconnaître dérisoire, de se manifester son indigence. Je m’écœure de m’entendre salir le Verbe, de participer à la niaiserie généralisée produisant raisonnements sur raisonnements. Comment peut-on avoir l’illusion d’apporter quelque chose en plus qui soit nécessaire ? Je suis surnuméraire et je n’arrive pas vraiment à me faire discret. Nous sommes déjà frustrés de nous exprimer par rapport à l’ampleur de notre pensée, comment pourrions nous nous supporter si ce qu’on dit est rapporté à la Vérité. Ne vous détruisez pas, mais contentez-vous de vous vomir tous les jours. Devenez votre propre harceleur, votre propre tyran, devenez de vous-même phobe, l’humainephobie est en vous !
 
     Vouloir tomber de haut
 
Que le rire de mépris que vous vous portez vous réjouisse, il vous permet de vous-même vous humilier et de racheter tout ce que vous moquez chez vous et dans l’espèce humaine. Cela fait presque aussi mal de flageller un corps, que de se vomir comme homme moderne, homme vivant dans son temps, homme d’aujourd’hui. Et parce qu'on a souffert de son ridicule, parce que l’on a rit de soi, parce qu’on s’est trouvé ridicule, parce qu’on a pris soin de s’humilier, alors on a le devoir de continuer à vivre. On a le devoir de continuer de risquer d’être ridicule. Parce que l’humiliation nous a un peu réconcilié, nous devons nous réjouir de vivre dans cette perspective. Nous devons continuer de porter le ridicule à la vue du monde sans l’exhiber. Vivre devient une vocation. Arriver en société avec un nez rouge imaginaire au milieu du visage, comme le porteur de croix. Essayer de s’élever et de tomber de toujours plus haut. Savoir que l’on tombe toujours, qu’on est par nature ridicule, a l’avantage de s'ôter la culpabilité de vouloir s’élever plus haut, aussi haut. Cela nous permet de faire des efforts considérables, d’être l’instrument de l’ambition d’être meilleur, tout en acceptant par avance avec humilité l’échec inéluctable. L’humiliation que l’on s’inflige lave par avance l’orgueil de s’élever, le pêché inné de vouloir être l’égal du créateur. Il s’agit donc bien du prix à payer pour vivre.
 
         Trou noir vs débordement de la création
 
Il s’agit donc de se rejeter en totalité, sans tri. Ne rien assimiler. Et avec soi, en soi, rejeter toute humanité au même titre sans distinction. Recommencer sans arrêt, comme ce n’est jamais fini, comme l’humanité ne cesse de repousser aux mêmes endroits, la naissance ne connaît pas la pudeur. Alors on peut se transformer en gargouilles oscillant entre la grimace et le fou rire. Cette attitude vient en opposition avec l’attitude actuelle du consommateur de culture, anthropophages modernes. Celui qui ne se voit pas tant achevé que lorsqu’il s’est nommé humaniste, celui qui est tant satisfait de l’homme, comme bien commun, comme lieu commun du bien, qu’il considère toute production humaine comme source du salut de masse. Le quai Branly (lieu de la masturbation intellectuelle) est le temple idéal, quoi que l’idéal serait un musée allant du néant jusqu’à nos jours, il faudrait tout mettre dans la même boîte, tout au même rang, tout digne d’adoration puisque produit humain. L’idéal serait un vrai musée de l’homme. L’homme moderne, consommateur de collections, collectionneurs de culture, n’a de cesse de venir se nourrir de lui-même, de son reflet. C’est narcisse qui se penche vers l’eau, et à force de se nourrir de culture humaniste, on finit par rester bouche bée et par avaler sa langue. L’erreur qu’il fait alors est de tout assimiler, tout avaler de sa personne, de s’accepter, de s’aimer et d’en redemander comme c’est bon. Se consommer avec l’avidité d’un collectionneur. Et finalement finir par s’oublier vraiment, faire sur soi. A force de se consommer, on peut ne devenir qu’une bouche béante où tout se digère, ne devenir plus qu’un trou, forcement noir, la source de l’anti-matière. En revanche, moi, je vous propose de vous vomir. Faites l’essai de ce rejet profond, c’est tellement facile, je ne comprends pas qu’on choisisse de se faire illusion. Ce rejet est au fond de nos entrailles à disposition, il est en nous, comme le mal est dans la création, créé non désiré. Vous savez bien de qui procède ce dépôt en vous. N’ayez crainte de le laisser remonter, il se consumera dans la logique de votre baptême. On pourrait dire ‘n’ayez pas peur’. Vous vous rejetez, écrivez avec votre vomi. Il faut créer avec ce soi déformé, acidifié, blessé, tombé. Il faut écrire avec cet homme devenu écorché vif, qui a le goût d’un cri, et une odeur en creux. Il faut oser se répandre en verbe, se ridiculiser et ainsi être baigné dans l’humiliation, bain du salut. Voilà notre martyre.
 
      Baptême
 
Si je vous propose de commencer par vous vomir, ce n’est pas pour finir par vous détester. C’est pour bâtir sur la réalité, ne pas se bercer d’illusions. Commencer par se rejeter pour trouver le chemin. Je vis, quel orgueil ! Quelle honte ! Mais heureusement je suis ridicule, je peux donc m’humilier tout seul, je peux donc continuer à vivre. L’humiliation lave par avance notre pêché d’orgueil. Je me sais ridicule, ne pas être au même calibre que mon créateur, je me sais capable de le penser, je peux donc vivre, marcher sans crainte, je suis d’avance pardonné. L’inéluctable échec fait que l’on ne mérite rien, que tout salut est grâce. Sa Justice elle-même, comme réponse à notre libre arbitre, est une grâce. Il nous fait don de sa justice.
Nous pouvons nous rejeter sans crainte, car nous sommes aimés. Nous pouvons faire remonter cette pelote mise en nous, cette boule de conscience de l’inachevé, ce dégoût de l’imparfait, car Il nous aime. Nous pouvons nous permettre la folie de nous vomir, nous pouvons courir le danger de ne pas nous plaire, car nous savons que nous sommes aimés. Redevenir un petit enfant, à genoux dans la crèche. Je sais que c’est pour moi que tu es venu dans l’étable. Je me rappelle cette déclaration d’amour manifesté par le baptême, cet anti-suicide qui dit « je t’ai créé sans raison mais uniquement parce que je t’aime.  Souviens-toi que quoi que tu fasses, quoi que tu dises, tu es aimé. » Le jour où j’arriverai, malgré mon ridicule à avoir pitié de moi et de mes semblables, ce ne sera pas loin d’être gagné. Heureux les toujours humbles, remplis de joie, qui ont intégré toutes ces étapes en une seule dans le retour de l’amour qui nous a été donné.
 
 
par Maximilien FRICHE publié dans : L'âme et sa vague
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