Edito

... Friche intellectuelle, le blog réactif

Quelques mots issus d'une déchirure, deversés en vrac en réaction au monde, à la face de fiertés individuelles, producteurs de raisonnements comme virus, et consommateurs de cultures. Pour que vous soyés humiliés. Peut-être sauvés. Bienvenue dans la spirale !         

Maximilien Friche

(la prière)

Mercredi 16 juillet 2008

Le vieillard et la tombe

 

Aujourd’hui comme chaque jour depuis maintenant trop longtemps pour encore s’aider de nos doigts pour compter, le vieillard traverse la courte route qui sépare sa demeure de celle de sa femme, morte. Passage clouté pour un chemin de croix quotidien. Sa vie se déploie en noir et blanc sous sa grise mine, zébrée de souvenirs, qu’on piétine, qu’on écrase, qu’on salit de sorte qu’ils se vengent. A cloche pied sur une mémoire, on se sent à l’abri des accélérations, protégé par l’illusion que rien ne peut arriver puisque l’on est le nez dans ce qui est déjà arrivé et, pas prêt de repartir : Le passé. Mes yeux tombent sur des métaphores comme pour compliquer un peu l’esprit de ce vieux nostalgique, clone de son espèce.

 

Il rentre dans le cimetière comme l’ouvrier rentre chez lui, cherchant ses pantoufles. Dans la main : une rose et, dans l’œil, une larme qui semble n’avoir jamais coulé. La sueur se fait brouillard, l’eau de roche a fait place à une eau de terre, pour lui prodiguer une sensation de suaire. Ses yeux battent des paupières comme ma plume bat de l’aile, pataude, un peu plus de plomb, et une cartouche pour que des mots assassinent.

 

Aujourd’hui plus qu’un autre jour, il restera sur la tombe à pleurer devant son amour cassé, comme le jouet qui agace. Le coffre de marbre est beau. Aujourd’hui, c’est le jour anniversaire de la mort de madame, cela vaut bien une petite attention particulière. Et, cette date, qui revient régulièrement, saucissonne sa vie, qui se démonte, qui se fractionne, et donc, passe plus vite. Cette mort cruelle lui sert de repère dans le temps, comme une nouvelle naissance du fils de l’homme, comme aussi la référence à une passion suprême.

 

Elle est morte et il n’est plus de notre monde. Il la suit, certes de loin, mais il la suit quand même. Cela fait quinze ans jour pour jour que, lentement, il fait rouler sa plainte de la maison au cimetière et, du cimetière à la maison, quand ça tourne à l’envers. Ces deux lieux se confondent dans sa tête.

 

Le voici à genoux, courbé, la tête penchée pour se cacher ou pour la chercher. Il dépose sa rose rougie sur le marbre gris croyant ainsi fleurir le dessous. Et comme en accord avec le ciel qui de plus en plus se noircit, il ferme les yeux pour rendre plus sombre sa vision, et pleure.

 

« Mes larmes sont noires, elles vous saluent bien bas. » Chuchote-t-il doucement aux ombres qui viennent de derrière et qui l’enlacent. Rien n’est plus beau que de voir un vieillard gâteux délirer sur un tas de pierre et de terre qu’il croît être l’amour de sa vie.

 

Juste parce qu’il a un peu vécu avec cette chose distante et réelle appelée femme, il croit être lié à elle, comme un chapeau l’est à une tête sans cheveu, une tête à chapeau donc.

 

Depuis qu’elle est morte il est beaucoup plus facile de se lier. Il faut bien se l’avouer, elle ne bouge pas, elle ne change pas, toute mouvance vient de lui, qui est mécanique. Quoique c’est peut-être là que le bas blesse, dans un geste machinal qui ne se réfléchit plus.

 

C’est la fin d’après midi et c’est le mois d’août, c’est donc l’heure de l’orage. Il monte vers le cimetière comme un hippopotame rentre dans l’eau, pour être plus léger, pour danser, pour suer à perdre son eau.

 

Là, accablée par la pesante chaleur estivale, un peu morte, en ce coffre de pierre, pourrit sa femme. Ses amours de vacances sont en partances. Décomposées, émiettées. Peut-être sa chair n’existe-t-elle plus. Elle n’est plus que détails, os et vermines. Et son âme ? Que fait-elle au moment où il pleure une rose dans l’œil ? Pourquoi est-il encore vivant ce vieux qui aime encore sa morte à en crever ? Il l’ignore.

 

Le vieil homme ouvre sa chemise, tant bien que mal, puisqu’il faudrait des clous pour que ses longs bras s’écartent, pour que ses longs bras nous tiennent à l’écart. Sans honte, il exhibe au ciel bien plein, sa vieille peau, pareille à des lambeaux froissés de chair flasque. Il n’a plus de muscle, il se fait mollusque. Sa peau est un étendard qui se froisse au moindre souffle d’air. Son squelette finira par percer son mystère. L’être se met en berne et s’étale mollement sur le marbre un peu frais. Il se couche sur la rose comme un pétale de plus. Il cache le symbole d’une beauté éphémère. Il enlace la tombe habitée. Sa joue fait ventouse sur le monument. Ses larmes reconnaissantes, dans la nuit, le feront décoller.

 

Juste dormir pour l’éternité, dormir sans jamais s’éveiller, même pas rêver, juste ne pas exister, dormir et partir. Il regarde à terre du végétal : «  Trompettes de la mort sur l’herbe ; mort sans trompettes sous l’herbe ; d’ici je ne vois plus rien ; quand la nature peut être utile à l’histoire. »

 

La mort est un sujet inépuisable, c’est comme l’amour en moins risqué, puisque c’est forcément fort. Il pourra puiser ses phrases dans les creux de ce cimetière jusqu’à plus soif. Soif de quoi ? Soif de créer, soif de créatures. Le vieux se transforme, il sent l’inspiration qui lui monte en rouleau, en vague, dans le palais, sous la langue aussi, tout se dénoue dans sa gorge et serpente jusqu’aux dents. Des mots lui viennent avec ou sans image. Il est un jeune poète, de moins en moins sérieux. Son âme se fait légère et sa joue, par contraction, se décolle brusquement pour venir claquer contre ses molaires qui se rechaussent. Il n’est pas mort. Pire : Il vit ! A qui va servir son œuvre ?

 

La nuit arrive avec moins de gloire que prévu puisque le ciel s’est déjà couvert. Un silence de mort l’accompagne, je ne sais pas si je vais rester ici encore longtemps à raconter mon histoire, tout devient lugubre et ça ne me plait pas. D’un autre côté, j’écris, alors autant rester.

 

Son oreille est collée sur le gris de la tombe, remplaçant la joue, après un flop que tout le monde a remarqué. Soudain, de l’autre côté, il entend très nettement battre le cœur de sa femme, lentement. C’est une petite fille, félicitations ! En plus il y a des pleures, plus des cris, des hurlements.

 

« Est-ce ton âme qui crame en enfer ? Je sens en moi naître et re naître des milliers de roses qui me déchirent et me font t’aimer encore et ton âme, dans chaque pétale et dans chaque épine, ta vie, ton esprit s’installent ! Je t’aime… »

 

Je vois encore ce vieillard allongé, presque mort, sur le lit de vie. Malheureusement, il n’y restera pas, il se réveillera sans doute et repartira les yeux rouges d’avoir été ainsi refusé dans la boîte. Lois : dehors s’installe la mort, dedans pourrit la vie, ailleurs sévit le rêve, pour forcer l’installation d’une trêve. .

 

Il veut s’enfoncer dans cette pierre, ayant retrouvé un semblant de pesanteur pour la beauté et pour le geste aussi. Il veut glisser doucement jusqu’au corps de sa belle dame. De toute évidence, aujourd’hui, l’air est lourd, il devrait avoir toutes ses chances. Ses forces l’abandonnent. Que restera-t-il dans la pierre ? Je suis chercheur de fossiles.

 

Quelque chose le retient au-dessus, à tous vents. Ce n’est pas l’amour, puisque cela pousse au suicide. La Terre est une barrière qui s’installe dans ses yeux. Il pense qu’on le garde vivant dans un but précis, comme si la mort du héros de mon histoire pouvait me gêner… Il pense qu’il est là pour écrire. Il a de la terre dans les yeux. Il veut mourir une fois vidé de ses mots, alors qu’il est déjà vieux. Comme si des mots pouvaient changer quoi que ce soit. Enfin, il dérive, il est seul, un, les restes ne sont que des muses, accessoires pour la plume et le papier qu’il tire d’un plus petit coffre, à l’ombre de la croix. Il s’est relevé, plus vert. Si ce n’est pas un poète, c’est du bois pour en faire. A moins qu’il ne se plante. Il a déjà une muse dans la tombe, c’est à dire quelques pieds.

 

Il veut se libérer, tordre son gros cœur, pour épancher sa peine. A ce rythme, ses chevilles ne rentreront jamais à pied sous terre. Il veut s’aimer, il cherche une gloire. Il cherche un miroir où s’admirer, c’est en fait le but de son artisanat. Qu’il ne compte pas sur moi pour lui renvoyer un beau reflet, je ne suis pas là pour ça. Je dois être exact, précis, juste et mettre le moins possible en forme et en beauté mes phrases. Je ne suis pas un poète, je suis absent, je ne suis rien. Mon cœur bat au rythme journalistique.

 

Comme tout bon poète qui ne se respecte plus, il cherche l’inspiration le nez en l’air, il pourrait se nourrir de mouches.

 

Et, bien sûr, ses yeux tombent sur une évidence qui s’inscrit dans le décor de son toit d’étoiles, le passé des choses mortes. Une phrase s’illumine dans la nuit bien plus haut et donc en bien plus gros qu’on ne pourrait croire. Ici, pourrit la dépouille de ta femme ! Plus loin : Jubile puisqu’elle ne t’aimait pas. Comment comprendre, comment accepter ces mots qui le narguent en clignotant comme un sapin de Noël.

 

 

La suite ici : ...

 

 

par Maximilien FRICHE publié dans : Livres
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Mardi 8 janvier 2008

Rappel épisode précédent : JF OU VF CHERCHE CROQUE MORTS (1/2) 

Ca se terminait comme ça :

Faute de cadavre en vue, je m’en vais achever mon histoire. Au milieu de ma gymnastique de bonze, j’entends un grand fracas. La porte de ma piaule s’ouvre sous la poussée d’un petit troupeau de caniches excités par l’odeur du su-sucre de ma pomme. Il n’y a rien de surréaliste ni d’extraordinaire, ce ne sont que des images pour rigoler, me moquer.


                                                                                                   A suivre
 

La suite : 

Faute de cadavre en vue, je m’en vais achever mon histoire. Au milieu de ma gymnastique de bonze, j’entends un grand fracas. La porte de ma piaule s’ouvre sous la poussée d’un petit troupeau de caniches excités par l’odeur du su-sucre de ma pomme. Il n’y a rien de surréaliste ni d’extraordinaire, ce ne sont que des images pour rigoler, me moquer.
 
Il y a sur la négation de ma porte cinq policiers disposés en dégradés. Tout un petit monde de beaux hommes blonds, mal en beauté, cherchant l’amour pour s’en excuser. Calme ! Je ne m’effraie pas. Tranquille, je me lève en leur tournant le dos. Je plonge mes doigts dans mes cheveux, les replacent, les attache et défroisse mes vêtements avec le plat de la main. Je fais trois pas vers la fenêtre et me retourne pour leur faire face d’un peu plus loin. J’attrape une chaise de paille sur ma droite et m’y assois à l’envers. Je mets mes coudes sur le dossier et j’essaye de dissimuler mes tremblements de peau. Je tremble quand même. La surprise sans doute. D’ailleurs je l’exprime avec des mots neutres. Je ne les regarde pas vraiment, je vois plus loin, comme un aveugle.
 
Je vais subir un interrogatoire en bonne et due forme avec pour seul avocat : la peur. J’essaye un peu de reprendre mes esprits, de me les réincarner. C’est une opération difficile pour une femme funambule qui jongle avec le ridicule de rester coller à une basse terre et, la lubie de devenir une femelle de Dieu. Cela semble facile à trancher, comme ma tête posée sur votre lame.
 
« Pourquoi t’es-tu enfui ? » Lance l’homme bien entouré du centre. Il veut dire : contre qui. Je bégaye et ma raison déraille. Plus ils me chamaillent, plus je sens que c’est pleine de honte que je paye. On veut m’éclairer au soleil pour me prendre au piège de ses mailles. Pour que je devienne une antépénultième merveille, pareille à celles qui ont séché, le cœur en pagaille.
 
Ecoutez ma voix qui s’accroche tant bien que mal au dos de mon tambour. Dans cette rythmique, au cœur, elle résiste, c’est dur d’avoir la réplique. Ecoutez ma voix qui se sent pousser des ailes et qui aggrave sa position en se foutant d’Eve ou d’Adam. Pour sauver ma pomme. Laissez-moi vivre, laissez-moi ramper jusqu’au plaisir qui m’enivre et, laissez-moi rire de votre allure de prêtre prêt à punir la liberté que je ne lâcherais pas pour tout un empire. Je veux être ivre et chanter la folie de ne plus vouloir vivre, être le point de mire d’un Dieu qui se décide enfin à bannir. Je voudrais partir, atteindre le pays où l’on peut choisir d’être ou de sortir de la piste où se joue le mélodrame du plaisir.
 
L’amour, je le donne aux anges. C’est ma raison que sans cesse cela ronge. L’amour, qu’il s’échappe comme un songe. C’est dans un cœur volatile que je le range. C’est enfin libre que je plonge, sage et heureuse d’avoir partagé avec les anges.
 
C’est ma voix qui vibre, fragile et seule, à travers vos esprits presque ouverts. Je veux m’en sortir, pouvoir chanter jusqu’à crever le cœur des menhirs.
 
Je sais qu’ils sentent l’absurde en moi. Il faut que cela soit dit clairement. Je ne veux plus aimer mon prochain, je ne veux pas le haïr, et je veux simplement vivre sans, l’oublier.
 
Ils me mettront à feu et à sang avant d’avoir compté jusqu’à cent, je le renifle. Ils tiennent absolument à ce que je rentre dans le rang. J’ai toute la lourdeur du ciel qui se repose sur moi, comme la première pelletée sur le macchabée.
 
Sous les pavés des trottoirs, il y a ma rage. Ceux qui piétinent s’en foutent comme de leur première femme, il faut bien que le monde avance.
 
L’étau se resserre, mes yeux s’écarquillent. Je regarde à droite, à gauche et ailleurs, devant moi où sont chaussées quelques dents longues et blanches bien mises en valeur. Ces gens s’aiment et, sèment leur bonheur partout, je ne cèderai pas aux avances des mal en beauté pourtant bien costaud, je recule, je recule, deux fois valent mieux qu’une. J’essaye de fuir. On est entré dans ma prison. On veut partager avec moi mes barreaux et je me cogne aux quatre murs dans une fuite instinctive et absurde.
 
Laissez moi vivre. !
 
Cela devient un cri perçant et déraillant. Il faut en ressentir la folie. Déchirez vos pensées, arrachez vos cœurs. Tombez de haut et oubliez vos piédestaux, ce ne sont qu’un trottoir de rats. Ah, les rats d’amour, les rats d’égouts. Ciel ! Des rats divins, des rats du bien, des rats t’ont mis un cœur en tête, il faut leur cracher ton venin.
 
Puisque je ne peux pas fuir, puisque je ne veux plus aimer, je prends mon élan et je vole dans vos ailes d’anges ratées.
 
Guerre ! Laissez-moi en finir ! Laissez-moi en finir. Laissez-moi en finir.
 
Cette histoire n’a rien d’une fable, mais nous retrouvons tout de même les flammes, l’éphémère et l’enjeu. Fontaine, je reboirai de ton eau.
 
Je retrouve peu à peu le goût du sang, souvenir de jeunesse, rancœur d’amour. Et je me fais femme fatale. Je marche lentement, enlacée d’une atmosphère funèbre, déjà plus alléchante mais encore effrayante. Ondulant entre trois trottoirs qui se valent tous. Sur les pavés : les pigeons.

Je m’articule comme le vautour sur le point d’envol. Mon sourire ne laisse apparaître que des armes blanches. Histoire d’y voir. Je ne les tuerai peut être pas tous les cinq, mais au moins un, pour l’exemple, celui qui a voulu m’étreindre. L’ayant reconnu, je bondis sur lui, saisissant son cou dans mes mâchoires en plein vol. Je serre et j’arrache un morceau de chair saignante. A mes pieds, se trouve une gorge entrouverte. Ténor ou castra. Il suffit de me le demander. Il meurt en silence, demi-pause, et je lâche le morceau, mon crachat, pour la reconstitution de la police. Ses compères se sont enfuis. Il faut croire qu’ils n’ont pas de leçons à recevoir.
 
O ma solitude.
 
Aimer la liberté au de là de l’amour pour ne plus être ridicule, jamais, pour ne plus être faible, pour ne plus attendre que tu rentres le soir, pour ne plus attendre d’étreintes de celui qui a attrapé froid à la gorge sans une seule goutte au nez. Aimer la liberté au de là de la vie, je sens que c’est possible. La mort sous son papier cadeau doré, peau de lumière, m’appelle. Je suis la seule à vraiment la désirer.
 
O ma mort.
 
Je ne trouve plus les mots et je plisse les yeux et, le front en perle, et, finalement, le visage tout entier. Pour une fois qu’on me met en lumière, ça va même au de là de la plume qui me colle. Un soleil en retard me guette. Ses rayons arrivent comme des lianes sur mes épaules en frissons. Cela serpente autour de mon cou. On chauffe la lace. Et le soleil m’emporte, je suis pendue à un de ses bras. Il jongle de plusieurs mains avec une seule femme.
 
« A quoi joues-tu mon astre ? A moi ? A la folle de moi ? Je sens que je brûle. Feu la femme.
– Et, puisque tu meurs, je m’amuse, ma muse. Un monde fait par personne d’autre. Un monde d’inspiration.
 
Un monde au pied de ma lettre. Allez-va ! Meurs.
 
Je m’amuse ma muse.
 
Je fais des histoires. »
par Maximilien FRICHE publié dans : Livres
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Lundi 5 novembre 2007
Je marche lentement. Déjà moins belle, mais encore charmante, n’est-ce pas ? Ondulant entre trois trottoirs. Celui de droite, l’autre de gauche et, peut être, le grand d’en haut où glissent en toute sécurité les morts et les anges. Moi, sous les réverbères humides, je pleus, malgré mes trois fleurs en main qui se fanent.
 
Toute la vie me tombe dessus comme une évidence, une obligation de la raison. Etre vivante : tout de suite, ça limite. Soumise à ce qui m’écrase et à celui qui, un jour, a osé m’étreindre. Toute la vie me tombe dessus avec une impression de déjà vu, même sur la fin. Je ne sais pas quoi en faire. D’où je suis, je vois le bout, ça n’a rien d’exceptionnel, ça n’a rien à voir.
 
Etre libre. Etre morte. Un état stable de solitude extrême. Que du sable, pour avoir une attitude de reine. On a bien le droit de rêver.
 
Qui suis-je ? Je suis une fille. J’ai presque tout dit. Je suis pensionnaire en ville, pensionnat de filles, maisons closes, maisons des faiblesses. Là bas, on m’éduque. On m’apprend à aimer mon prochain et, mon précédent l’apprend aussi. Je n’aime pas le pensionnat.
 
Je me rapproche de plus en plus du monde. Du haut monde. Je serre, toute tremblante, le bouquet sur mon cœur batteur. Je vacille. Les rues de ma ville sont vides et, dans un sursaut de mourante, je m’arrête, net. Ma vie commence d’un coup à virer de bord. Je me fige, les deux pieds dans le même caniveau, sale et sans eau. Mes trois fleurs ont la tête à l’envers et s’assèchent. Elles ravalent trois fois leur sève et me laisse sans beauté. Mes pieds commencent à aimer un peu trop le sal sol de la rue.
 
Une décision responsable d’adulte sans attache. Je rebrousse chemin, vivace et rebelle, je change de vase, quitte à me traîner dans la boue. Solitude…
 
Il pleut dans ma ville a sein dormant. Elle le donne aux petits des hommes qui se déshydratent sous les ponts. Les maisons en bordures des rues font grises façades et laissent découler de source mélancolique et impudique, leur rimmel de pollution. Pas une voiture, pas un badaud. Pas un chien, pourtant c’est un temps pour eux. Je pue le chien mouillé et j’attrape froid. J’attrape froid d’être venue au monde, embrumée des pleures de ceux que je déçois. Je suis née nue, je partirai en camisole de force.
 
Je parcours toute la ville sans relief, à faible allure, pour laisser de la place à mes pensées indécises. Je sème mes trois fleurs sur les trottoirs pour ceux qui s’aimeront, alors le dos courbé, honteux d’être faibles. Une révérence d’avance pour recueillir ce qui se fane. Je ne suis plus capable d’aimer et je ne le veux même pas. Que l’on m’aime ? Oui. Pourquoi pas. Mais jusqu’à l’écriture ou la mort, je n’y crois pas. Personne sauf moi. Et, maintenant, plus rien. Vidée de part en part, en pire.
 
Il pleut dans ma ville au sein dormant. Si le divin pleure, je peux bien laisser le féminin s’effondrer, tomber du haut de sa beauté et de sa fragilité. Rien n’est plus sage. Dieu pleure, mes yeux sont rouges, le ciel est noir, je suis trempée. Alors : éclats de rire au-dessus de moi et des pavés. Quel vicieux, le premier, se penchera de son trottoir pour scruter mes gestes, mes regards et mon halètement ? Qu’il se montre immédiatement ! Je me fiche de vous comme vous riez, je suis libre, insolente et libre, impudiquement répandue sur les pavés, je vous nargue, humains et saints, toutes mes prières sont derrière, chaque maillon de ma chaîne s’est émietté. Les pigeons y trouvent leur compte. Un jour ils s’envoleront vers les trottoirs de vos prisons.
 
Je suis libre, c’est pourquoi je commence à souffler comme le vent. Méfiez-vous, il se pourrait même que je tourbillonne avant d’aller voir ailleurs l’air qu’il y fait. Là, je m’armerai d’un large éventail pour chasser les courants nauséabonds d’antan. Gare à vous ! Je suis tempête et paix, je suis votre femme, en définitive.
 
Messieurs, en chaque femme est accroupi le diable et, si je me laisse aller, et si je le laisse aller, on risque d’ébranler les fondations d’une mortelle morale. Si je n’arrive pas à être seule ou à mourir, si un jour, un peu de monde vient à ma rencontre, je pourrais être cruelle, voire séductrice. Je vous mettrais dans tous vos états d’âme. Messieurs, vous verrez comme ça fait drôle.
 
C’est ainsi que je finis mon discours face aux astres scintillant sur place, scintillant pour rien. Je suis donc maintenant seule et c’est, toute seule, qu’il faut que je trouve une solution à tout cela.
 
Je marche ainsi longtemps et lentement dans la nuit, pensive et fière, sans écraser aucune étoile. J’entre enfin dans une vieille auberge de bas quartiers de ville. Là, l’accueil ne me réchauffe pas. Ma chambre se trouve sous les toits. Elle me plait car j’y suis seule. Ils m’ont accompagné, allumé les bougies, sont sortis et ont fermé la porte derrière eux. Je suis seule. Je suis libre. Dans ma chambre en forme de tente.
 
Qu’il fait bon à être assise sous les tuiles, sous le toit du monde. On a l’impression d’en voir la fin. Belle, la fin que j’attends, ici, le derrière empaillé dans ma chaise. Je ne vois que le ciel immobile et tellement présent, leste. Toute la ville me bascule la tête en arrière et me force à la regarder par la fenêtre de toit bien haute. Elle, elle s’en fout. Elle n’a pas besoin de se tordre le cou comme moi, elle a des antennes. Ma chaise tient en équilibre sur deux pieds. Comme une femme.
 
Tous les trains peuvent me passer dessus, j’attends. J’attends ma fille, ma mort, celle qui sort de moi pour m’étreindre.
 
A force de suivre les aiguilles des montres pendues aux clochers, qui tournent, j’arrive à penser que je suis stérile. Je ne pourrais jamais me donner la mort, je serai obligée de la voler, je serai obligée d’attendre qu’elle naisse chez une voisine pour, seule, lui donner le sein.
 
Une phrase de suicide dans la bouche de l’étranger, si les mots lui viennent, pour que je m’exécute. De nouveau, cela se fait tendre. Je veux la mort. Qu’importe qu’elle soit laide ou belle, elle me ressemble.
 
Je dois rester sur mes gardes dans cette prison vitale. Des points blafards de lumière, des tâches pâles et pures se posent sur les ténèbres pour distraire le troupeau et guider les bergers égarés. Cela gâche le paysage et manque de panache.
 
J’enrage.
Le croque mort n’a pas les dents assez longues
A moins que ma chair ne soit pas assez rose
Le croque mort se mord en plein dans la langue
Et moi je perds le contenu de mes phrases
 
Je couche ma mélancolie dans la gouttière du monde où glissent ceux qui sont tombés de haut. Il est vrai qu’au-dessus, rien ne nous retient. Ceux qui y logeaient sont tombés si bas qu’ils espionnent mon âme bleue à travers un judas.
 
J’attends avec grande hâte le jour où j’entrerai dans le nouveau monde. Là, je demanderai à Dieu ce qu’il fait, il me répondra : « Je m’amuse, ma muse. » Mais il est tard grande fille, il faut dormir, toutes ces étoiles t’ont fait signe. Dors ! Le verso de mes paupières n’a rien de clair. Lui, pas une goutte. Alors, deux révérences, une en bas, une en haut, trois petits tours (du monde) et puis s’en vont.
 
Là, dans mon sommeil, dans mes entrailles, il n’y a rien, rien de commun, comme un rien, je vous raconterai. Il y a des flammes, l’éphémère et l’enjeu.
 
Je marche toujours aussi fragile et vibrante, à travers une ville rouge de feu, grise de cendres aussi, triste ensemble pour une demoiselle aux yeux humides et bleus, tirant sur le blanc, sur les bords évidemment, attendrissante et surtout pitoyable. Je marche donc, mais je ne suis plus seule. Ah ça, c’est sûr, un corps comme le mien vaut bien l’attention d’un troupeau de barbare dans lesquelles on a tassé des tas de muscles jusqu’à tendre la peau à l’extrême. Homme-bodruche. Ces barbares nus m’ouvrent le passage en écartant, en comprimant, en écrasant, en explosant, en aérant cette citée assiégée, infectée d’hommes à cœur batteur, humanistes qui donnent la nausée, insectes sans elle, sans moi je veux dire.
Non ! Ne vous écœurez pas tout de suite. Attendez. Attendez que le feu vif qui remue dans un grand vacarme les buildings qui grattaient le trottoir d’en haut de cette ville me picote les yeux. Que le sable me fasse pleurer ! Oui, ça, c’est attendrissant. Attendez que votre héroïne pleure. Là seulement, affolez-vous, faites la moue, devant des yeux noyés à vifs de voir.
 
Le soleil se lève, nu et clair, là bas au pied de la Terre. Ce décor commence à le déplaire fortement. Je m’élance pour shooter de toutes mes forces dans le ballon de feu, je deviens tout feu tout flamme. Mon âme, l’étincelle, vassale du diable, vacille sur elle-même, je me damne. Je fais la rebelle. Je fais la cruelle. Je me fais plus brûlante que le soleil. Mais moi je suis sombre. Je suis la tombe du soleil.
 
J’enfante la mort de l’astre qui donne la vie. Nos deux morts se lient dans un orgasme bruyant et impudique. Le soleil, me prend tout. Entre en moi. Antre moi. Me brûle la gorge et les reins. Je fais des nœuds. Il étouffe. On ne va pas tarder à dire feu le soleil. Et surtout à mes marques. Je meurs à mon tour, le ventre gros, sans cœur.
 
Un rêve qui aiguise mon âme comme un glaive. La ville humide s’apprête à moisir toute une nuit durant. Les gens sont dans la litière. Je m’enfonce dans deux oreillers. Chacun fantasme sur le lendemain de son mariage, sous une lune mielleuse. Personne n’est capable d’aimer. Pourquoi faire comme si ? La preuve : peu de gens meurent ou écrivent d’amour.
 
Espérons qu’un plus ou moins beau matin, je me réveille, comme par enchantement, vidée du souvenir du souvenir de mon rêve. Espérons qu’un moins ou plus moche matin, je retrouve mes esprits ou qu’ils me retombent sur la tête après quelques temps de voltige aérienne. Je crois que je deviens folle. Chut. N’y croyons pas trop fort. Je compte sur vous, mais je ne sais compter que jusqu’à trois, alors ça ira vite. Rappelez-vous, on récite bien : 1 2 3 SOLEIL. Alors tout finira bien et finira le dernier. Tout rentrera dans l’ordre. Tout s’éclairera. Peut-être… Calme, calme. Dors, dors au chevet du monde. Dors, dors, Dieu te regarde et te peint : « Dors, dors, je m’amuse, ma muse. » Et ce, sur le songe d’un bonheur esquissé.
 
Ce ne sont pas les rayons du soleil dans mes cheveux qui me réveillent ce matin, ce ne sont pas non plus les gazouillis des oiseaux sur les branches. C’est une grosse voix rauque, qui gueule dans tous les couloirs, qui se fait échos à elle même, choque le volume. Je sursaute. J’ai oublié que nous ne sommes pas au Paradis.
 
Pour moi, qui vais cacher ma saleté sous mon uniforme fripé, ma jupe plissée, la vie commence. Elle me fredonne accords mineurs et fausses notes dans un haut le cœur, pour évoquer un swing, un truc qui boîte. J’exprime. Je m’exclus. Ca vous a plu ? Une fois habillée, mal fichue, je m’affaisse, je m’assois par terre comme le chef indien, mais sans plume. On risquerait de me voler dedans et je ne tiens pas à engager le combat, je veux juste avoir le temps de ne rien faire et je le prends enfin. Assise en tailleur sur le parquet, comme toute méditation le suggère, j’ai le regard qui pendouille. Je ne médite pas, je ne cherche rien, ni chez vous, ni chez moi. Je ne cherche pas le sens des choses, je ne fais rien ! Tant pis si ça ne rime pas, je ne suis pas poétesse non plus. Juste se borner à être sans faire et sans savoir si l’on est. Le rêve. Mais les rêves sont éphémères et finalement, si je désire vraiment le néant, il faut que je crève. Il ne suffit pas de le désirer, et c’est là que l’enfer blesse, il faut agir. Il faut se prendre par la main et œuvrer à se faire mourir sans, si c’est possible, faire rire. Car c’est facile après avoir montré les dents de s’en sortir vivante. Il m’est donc difficile de mourir, seule, de ma propre main puisque je ne veux rien faire. Rappel. La lâcheté a mille excuses et je n’en vois aucune, je ne dois pas être assez inventive. J’ai les pensées prises au piège d’un jeu d’enfant et mortel.
 
Si seulement on pouvait retenir mon souffle. Je marchande mon âme à l’un d’en haut, à l’autre d’en bas et à qui la veut. N’importe qui ou presque. On peut l’acquérir pour une bouchée de pain. On me sous-estime. Ce n’est pas grave. Vraiment pas. La mort vient après la vie, comme une victoire. Je sais déjà. Je ne veux pas vivre, faire semblant.
 
Faute de cadavre en vue, je m’en vais achever mon histoire. Au milieu de ma gymnastique de bonze, j’entends un grand fracas. La porte de ma piaule s’ouvre sous la poussée d’un petit troupeau de caniches excités par l’odeur du su-sucre de ma pomme. Il n’y a rien de surréaliste ni d’extraordinaire, ce ne sont que des images pour rigoler, me moquer.


                                                                                                      A suivre
par Maximilien FRICHE publié dans : Livres
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Lundi 6 mars 2006

Maximilien FRICHE, écrivain du dimanche a publié sur la toile. Il a donc fallu être humilié pour faire exister l'objet 'La prière'. (http://www.manuscrit.com/catalogue/textes/fiche_texte.asp?idOuvrage=7153 )

Objet-antivirus de la révélation. Quelle attitude adopter face à la mort ?

3 jeunes âmes sur leur ligne de vie, trois postures. Une femme aveuglée par ses raisonnements et la jouissance. Une homme possédé par la mort. Un nord.

Ce livre est une courte histoire du salut. Pour qu'il y ait salut, il faut que pré-existe l'amour. Seul et unique chaos initiateur du sauvetage.

En fait, une simple histoire d'amour.

 

par Maximilien FRICHE publié dans : Livres
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