Nouvelle estivale : la guerre

Publié le par Maximilien FRICHE

Les yeux du pardon

 

De la fumée se mêle au brouillard. La boue par terre n’est pas chaude. Et pourtant. Je sens que ça va déborder. Il n’y a même pas de paysage. Pas un seul arbre. Pas une seule maison. Pas un seul reste ou restera. Il y a juste le sol liquide et l’air épais au-dessus. Tout a été écrasé ou tout est à plat. Quant à savoir si au-dessus de l’air, il y a un courant quelconque, ce n’est même pas la peine d’y penser puisque les étendards sont en berne. Rien. A quoi bon garder les  yeux ouverts. A la guerre comme à la vie, je m’ennuie. Il n’y a rien à faire sauf pour ma patrie. Je suis venu sur un coup de tête, laissant aux autres les coups de cœur, je suis venu pour écrire, laissant aux autres tous les autres verbes. A la vie comme à la guerre, je préfère la faire que de me faire des amis.

 

Ça tombe dans tous les coins où l’on peut s’improviser une couche. Ça tombe comme des grosses mouches en septembre. Tous ceux qui ont épuisé leur temps. Un dernier mot dans une bouche arrondie en sang : Pardon.

 

Je me mords la lèvre par mimétisme de la douleur. Il faut bien faire partie intégrante du tableau. En bas, la réalité est plus vraie. Quelqu’un. Le remords entre les dents, servant de muselière et sur le rebord des yeux, un duvet, comme hier. Un duvet d’hier, presque fossile, pour absorber une tristesse humide, qui, reprenant du poil de la bête, se met toute nue. Toujours comme le mauvais reflet, je pleure. Je pleure et ce n’est pas par amour. La peur. On se tait puisqu’on est coupable et vivant, coupable puisque vivant. Bonne santé, cette année ! Tuer faute d’y avoir pensé.

 

Pardon, mais de quoi ? Oui, pardon de soi. Je suis vivant, Paul est mort depuis quelques secondes. Paul est mort mais il a dit pardon, alors j’ai confiance, je ne vais faire qu’une toute petite prière apprise par cœur. Je souffle par coeur à quelques centimètres des bulles de la boue. Notre père. Votre père. C’est tout ce qu’on lui demande pour des hommes morts en guerre. Le cœur en guerre.

 

Ah, le brave homme face à son destin ! Ce n’était pas une balle perdue. Il n’est pas mort au hasard, il est même mort pour moi, pour que je vive ou du moins pour que j’écrive, puisque c’est mon choix de vie. Réducteur. C’est un vieux réflexe d’humanité qui l’a tué. Il a fallu qu’il me défende, qu’il pare à ma faiblesse. Je n’avais pas vu l’ennemi, je regardais mes pieds ou du moins, je les imaginais dans la flaque, un à un. Et bien, dansez maintenant !

 

La guerre, il n’y a rien de pire, mise à part la mort. Tout est si vite dit. C’est pour ça que je vais l’écrire, pour que cela reste. Une expression sur le visage de Paul se fige, un sourire crispé sur un regret éternel : il a tué. Pardon. Pardon ! Plus rien ne bouge, pas même un cil, ça pourrait contrarier quelque dieu menaçant. Il est bel et bien mort, c’est un état de fait, un état de nature.

 

A tout hasard, je mets ma main sur mon cœur, le tambour est là, ça va, je ne suis pas perdu. La mort de Paul n’engage que lui. La mort engage qui elle veut. Je vis. Merci à Dieu, merci à Paul, et merci qui ? Et merci d’avoir chassé pour cette minute mon ennui. Je suis sûr que le temps a passé.

 

Des sensations m’envahissent, de mon nombril à ma glotte, angoisse. Je vais peut-être finir par me passionner pour cette guerre. Frissons de peur. Des frissons de terreur. J’ai des fourmis sur les mains et dans les pieds. Mon cou, aussi, est raide. Mes yeux n’évoquent rien, du moins, aucune intelligence. Il faut avouer qu’il y a des circonstances plus propices à ça. Je sens que ça va être très difficile de commander mes mouvements, d’être encore maître chez moi. Mon corps est tellement là, même soixante kilos, cela reste lourd, les pieds sur terre, un pied sous terre. L’incarnation est parfois difficile à vivre…

 

Paul a tué trois hommes ou presque, enfin, cela ne saurait tarder, puisque l’un d’eux n’a pas fini de mourir. Il agonise mollement. Le paresseux ! Il veut peut-être se faire prier, mais alors là, pas question, pas la peine de compter sur moi. Inutile de me regarder avec ces yeux ahuris, hébétés. Comme s’il ne savait pas qu’il était mortel ! Si mes doigts se croisent, ce n’est que pour se réchauffer, et pour se compter, on perd si facilement des bouts dans le feu de l’action. En d’autres termes, le vif du sujet.

 

Paul et moi, marchions lourdement en direction de l’ennemi, c’est à dire, en face, à deux mètres de brouillard, à l’aveuglette, à la baïonnette. Paul est à l’affût. Je me concentre pour reprendre mon corps en main. Je me concentre en un point de mire. Je sais que là dedans, dans ce ciel bas, dans ce coton des braves qui vient nous visiter, il y a des anges et je voudrais bien être des leurs. Je suis tellement embêté avec la condition humaine, vous savez, ce pourrissement lent, je n’arrive pas à l’accepter. Le brouillard me fait envie, j’espère qu’il ne me nargue pas, ça ne serait pas chic.

-         Non ! Je n’ai pas la tête dans les nuages ! Il faut arrêter avec ça !

 

Les gouttelettes nous gardent en suspension, soudain, à deux pas, un nez se profile. Attendons la suite pour envisager… Le casque et l’uniforme arrivent, il n’est pas à la mode de chez nous ! Il se distingue très vite, il s’agit d’un ennemi. Je reste immobile et imbécile, l’esprit encore fixé sur mes pieds et ma météo. Ils sont plusieurs. Le premier brandit son arme vers moi et tombe… à mes pieds.

 

Paul et ses remontrances. Paul et ses paroles soûlantes.

-         Réveille toi ! Tu aurais pu te faire tuer !!

-         Je suis désolé.

A vrai dire, à vrai écrire (plus tard), je n’avais pas encore pensé que c’était possible. Comme pour l’enfant, mourir ne veut rien dire pour moi. C’est juste un sujet de conversation, un prétexte au romanesque, au panache, à l’écriture. Et, voila que Paul me fait vieillir d’un coup :      « Tu aurais pu te faire tuer, mourir ! » Comment lui faire comprendre que je ne me rendais pas compte ? La mort c’est tellement abstrait. Je me demande encore si ce n’est pas un gigantesque orgasme. Je suis loin du compte et, aussi du compte à rebours. La mort, je sais. Ma mort, je n’en sais rien.

 

Paradoxalement, ça n’est pas le premier meurtre qui est le plus dur pour Paul, la logique, le réflexe l’emporte sur tout. En fait, ça part d’un bon sentiment, puisque c’est pour me sauver. Enfin, de quoi avoir l’esprit tranquille... Une bonne conscience qui autorise à rester candidat au paradis. Si le brouillard persiste, il lui fera la courte échelle.

 

Mais tout ça ne s’arrête pas là puisqu’il reste un bon nombre de pages à écrire. Deux autres de l’autre camp parviennent jusqu’à pauvres de nous. Ils ont sûrement une arme, ils veulent sans doute s’en servir. Est-ce qu’on a le choix ? Est-ce que Paul a le choix ? - Non. - Et pourtant si ! Mais on ne réfléchit jamais assez longtemps. On simplifie les hypothèses, on élimine des cas. Mais voilà : on peut mourir ! C’est humainement possible de mourir. On n’est pas obligé de vivre et encore moins de vivre des choses. La preuve : J’écris. Nous ne sommes pas obligés de vivre… la mort comme option, et pourquoi pas comme solution. Il ne s’agit pas de suicide mais de l’embarras du choix. On n’est pas obligé de réussir sa vie, on peut porter sa croix.

 

Pan ! Un autre tombe ! Il mourra plus tard dans son lit de boue, assis ou couché. Jamais deux sans trois, pendant que Paul y est… il ne vaut mieux pas se promener dans les bois. Je reste bouche bée. C’est donc possible que quelqu’un comme vous et toi devienne un véritable guerrier, qui tue. Paul. L’arme au poing sur la tempe du troisième, larme à l’œil. Le regard de Paul le défigure et je le dévisage. La tête de la tierce personne éclate comme une chose, comme une pieuvre. L’autre morceau de son corps, dans sa mollesse, s’affaisse. Comme si tous les tendeurs avaient lâché d’un coup ! Comme une marionnette qui perd la main. Ce corps est devenu un déchet, un tas nauséabond de restes indigestes, une saleté à nettoyer.

 

La mort n’a pas de forme, je me demande même si elle a un fond. Je me mets quand même à parler, mais un peu à côté de la plaque : Je crois qu’on peut rentrer maintenant. Je voulais dire par là : « Le travail est fait. Décampons ! Demi-tour droite ! » Paul a tourné court.

 

En fait, sa deuxième victime, dans un sursaut d’agonie, s’est vengée. Elle avait encore assez de force pour tirer une balle au plein cœur de Paul. Faire le beau puis faire le mort. Et nous revoilà au pardon du début. Cette fois, il en était revenu de ses coups de feu, la mort lui a rendu ses esprits et la réconciliation n’est plus loin.

 

Paul est mort. Je suis vivant.

 

Et l’autre qui agonise est retenu en surface comme une bouée. Je ne peux pas non plus attendre sa fin. Il grimace avec tant de vivacité que demain on y est encore. Je le noierai bien dans la boue, j’aurais juste à lever la botte, mais j’ai peur de faire un flop, et de salir ses beaux cheveux blonds. Il ne me tuera pas, il sait bien que je ne fais que de la figuration. Une simple prière avec un fort accent : « achève-moi ! ». J’ai bien compris, mais c’est justement parce qu’il ne manque plus que ça que je ne le ferai pas. A la guerre comme à la vie, il faut mériter l’enfer ou le paradis.

 

Bien sûr, je fais le brave. La vérité, c’est que noyer un agonisant me fait le même effet que disséquer une blatte, ou tuer une souris, ou toucher la peau d’une grenouille. Ça me dégoûte et ça me fait peur. C’est phobique, j’en suis conscient. Alors je tourne le dos et, dans mon départ, je fais le point.

 

Le sang de Paul coule dans la boue qui se colore comme du vin qui se cuit. Son assassin gémit, engrossé de honte et de douleur. Mon Dieu, que c’est humiliant de mourir ! Engrossé, c’est bien le mot ! Délivré de sa vie, il mettra au monde sa mort. Alors que moi, je fais tout pour la mettre en scène, avec toujours dans la tête ce petit schéma : sujet – verbe - complément, qui m’occupe entièrement. Cette source rouge et morbide, sur les contours de Paul, dessine de manière abstraite et universelle, ce qui est fait à l’image de Dieu. Le sang dans la terre liquide a beau se mouvoir, il reste en suspension. La douleur ne se fond pas dans le paysage, elle est comme une gouttelette d’huile, elle reste suspendue à vos lèvres.

 

Il faut que je m’en retourne, j’ai le cœur en balançoire. Ce champ de bataille, ce plat de résistance, me donne envie de vomir, et, comme je n’ai rien avalé depuis longtemps, à part ma langue, ça pourrait aller loin ! Ça pourrait aller jusqu’à vos souliers. Vomir jusqu’à son âme, si la mort est une nausée gigantesque, si le corps est une enveloppe… Depuis cette déclaration de guerre, impudique et sincère, j’ai les entrailles en bataille. Rien, en moi, ne tient en place. Au fil des années, tout se dégrade, même les liens. Il faut bien noter que tous et toutes se mobilisent en général et moi, je m’immobilise pour ne pas cracher un trop gros morceau. Une boulette de sentiments. La mort me dégoûte, car, finalement, elle transcende la vie, elle l’explose. La mort n’est pas un désert, ni de glace, ni de sable, c’est une couche de vie supplémentaire qui se dépose sur nous comme une moisissure. La mort n’est pas propre.

 

Je tourne le dos au corps meurtri dans un demi-tour droite. Il faut que je m’en aille, m’en retourne au camp, situé derrière les combats. D’habitude, je me fais la conversation, mais là, je ne sais pas quoi me dire. Cette mort a creusé mon âme qui n’avait pas pris qu’une seule ride, ridicule. L’image de Paul bouche ouverte, en plein pardon, reste comme une photo sur ma rétine. Pour une fois qu’il arrive quelque chose autour de moi, je ne trouve pas les mots, je ne sais pas si l’écriture est le loisir dans lequel je m’épanouis le mieux…

 

Au-dehors, des choses se passent. Je passe entre les balles qui sifflent autour de moi comme des beaux merles. Je ne réalise pas. De toute façon, je ne réalise jamais rien. Toutes ces balles perdues trouvent et retrouvent leur chemin, une poitrine, un œil, une épaule… Et, moi ? Il faut croire que je n’ai rien de tout ça, car personne ne me vise. Je passe entre les balles, je passe pour ne pas rester. Personne ne cherche à me tuer, je dois vraiment paraître inoffensif, voire gentil, voire doux. Les balles rentreraient dans mon cœur comme dans du beurre, je ne peux me défendre. On ne tue pas les agneaux, espèces protégées de Dieu. Espèces de … Je pleurerai comme un homme qui se dégoûte. Demain ou à la prochaine page.

 

Retour. Plus ça va, mieux je vois le camp ami. Je ne me suis sûrement pas trompé. Je le reconnais à sa silhouette, sans pieds, avachi et figé. De mètres en mètres, nous passons de la confusion à l’impression, et de l’impression au réel. Tout ça pour fixer nos objectifs. Les tentes, les bungalows et les maisons de nos retraites se découpent désormais comme des montagnes sur un décor, en surimpression. C’est clair et net. C’est là que nous revenons sans cesse puiser nos forces. Un lieu de la mise en commun, un lieu familier. C’est là que commence le garde à vous. Le premier et le dernier mis au pas. Pas de guerre SVP ! Les premiers défilés, gauche, droite, gauche. La caserne, maintenant, attend toujours le soir pour prendre son sens, pour se remplir de vie. Comme une lune, elle éclaire rarement tous ses quartiers. Ça, c’est de la littérature, ça vaudrait presque une rature ! La caserne, je la rejoins, résigné. Un jour, il faudra voir ailleurs. Mais pour le moment, l’heure est au palpable, aux ombres kaki autour de moi. Les couleurs sont oppressantes, et d’habitude, elles sont tristes.

 

Derrière le camp militaire, c’est comme un mur. Un mur qui fait la sourde oreille aux tumultes des hommes. Une frontière pour que tout soit compréhensible. Un mur au début et un mur à la fin. Pour que l’espace se fractionne et ressemble à nos temps. Aux soldats, on dit qu’ils sont au bout du monde, qu’après le mur, il n’y a rien. Aux soldats, on parle de néant, d’avant leur naissance, on leur dit d’aller de l’avant. Derrière, c’est un lieu-non-dit. Et la peur, et le cerveau et ses nœuds font leur effet, les soldats restent et dorment bien la nuit. La désertion, c’est fait pour les fans de désert, autant dire les gros gourmands. Le mur est derrière pour inciter à mourir, à ne pas croître. Et, nous autres soldats, dans nos quatre murmures.

            Aspirer

            Inspirer

            Expirer…

            Empirer.

Si j’avais su, je n’aurais pas repris mon souffle tout à l’heure. Reprendre, c’est déjà voler. Et, je vole la vie, je n’aurai pas dû prendre possession de la vie. A la guerre comme à la guerre, si je reste en vie, je l’aurai gagnée.

 

J’entends déjà le son des voix de mes compagnons de troupe, et j’arrête là mes réflexions en forme de slogans, mes flexions. Le langage de nos mères, le même accent. Ça fait du bien de se sentir chez soi. Presque, je leur ferai signe. Presque… Tous les inconnus de mon bataillon se croisent à cloche-pied, parfois en traînant la jambe, parfois entraînant les autres avec eux. Salis par la météo, les uniformes de boue défilent de biais. Plus de pas chassés, que des gauche – droite - gauche. Ils sont tous, sur le chemin d’un point de vue à un autre, le droit chemin, le plus court chemin. Tout ça est bien loin des quatorze juillet d’avant. Cela manque de coordination. C’est presque de l’art abstrait, du néo néo néo ballet. Quoiqu’il en soit, tout le monde rejoint ses quartiers. Discrets comme des ombres, aspirés par la fuite.

 

Nos tenues vaseuses sont idéales pour le camouflage. Dessous la terre, on pourra dormir tranquille, même s’il y a de la lumière. Cette revue militaire tire à sa fin, comme la journée, lorsque tout penaud, je stationne au bord de la cour de la caserne. J’ai l’air triste comme un plumeau. Avec un pas non décidé, je marche et je regarde. Chacun de mes yeux tourne et retourne jusqu’à se retrouver à la pointe d’une fente ogivale. Je bats des paupières lourdement. - Des paupières de veau si l’on attend de moi un peu de divertissement. - A son tour, ma tête pivote. A gauche, à droite et quand il n’est plus possible d’aller plus à gauche ou plus à droite, c’est un demi-tour droite, ou un demi-tour gauche qui offre à ma curiosité l’est, l’ouest, ou même le sud du décor. Je cherche quelqu’un. Pas quelqu’un en particulier, ni un général d’ailleurs, ça se dégrade comme le temps, mais juste une connaissance à reconnaître. Un visage familier, déjà vu, aperçu, entendu parler, la veille, ou l’avant-veille. Ça doit faire du monde depuis le jour du commencement. Au moins cinquante, mais il y en a que l’on perd de vue. Le jour du commencement, de la formation des rangs, pour la guerre, pour une déformation professionnelle, en venir à tuer. Comme Paul. Une balle, qui, comme un ricochet, nous revient en plein cœur, par mimétisme. Et, il y a nos corps qui les logent. La fin au ventre. « Pardon ». Je ne sais pas si ce mot m'était venu à l’esprit, sous la langue. Je crois que j’aurai juré grossièrement. « Merde » ou « Fait chier ! » Pour montrer que je n’étais pas encore mort. Dans un souci d’éloquence.

 

Je crois que je me retrouve le dernier à rentrer à la caserne ce soir. Seuls l’infirmerie et les blessés s’agitent encore là-bas. J’arrive au centre de la cour. Enfin, pas exactement, puisque seul le drapeau en haut de son mat peut s’y planter. Je baisse les yeux. J’ai l’impression bête que chaque baraquement m’observe et se penche sur mon cas. Je me sens le sujet de quelque chose, quelque chose de plus important que la phrase. Partout, il y a des yeux, tout ronds, tout rond, tous écarquillés, désincarnés, en dehors de toute orbite, parfois même en apesanteur, tous ahuris et innocents. Les yeux. Derrière les fenêtres, sur les toits et dans les nuages noirs, puisque la nuit est là, aussi. Ils voient tout. Aucun clin de complicité. Comment le dissimuler : je suis seul et vivant, bien vivant. Il fallait voir ma tête quand Paul est mort. Mais maintenant, ça ne sert à rien. Encore moins de faire les gros yeux.

Un sentiment nouveau de culpabilité me pèse et tous les yeux se posent sur moi. Sur mes vêtements sales. Je ne distingue aucune paire, ces yeux sont des solitaires, presque des yeux frontaux, comme ceux de celle qui se balance.

 

Les yeux. Certains éclatent sur mes chaussures et dans mes cheveux. Des billes molles sans coquilles. Des yeux gluants partout sur ma veste, mon pantalon, fixés par une colle visqueuse, des larmes épaisses. Partout. Je regarde, dégoûté, mes membres recouverts d’yeux. Mon Dieu, ils se dilatent, ils s’éclatent, sans me donner leur point de vue. Comme des capsules de peinture. Trop gonflés. Des sangs d’encre. Alors qu’un dernier vient s’écraser à moitié sur une de mes joues creuses, j’aperçois la lune. Une gigantesque pondaison divine.

 

Je suis fou, je cours vite vers le réfectoire, vers la réalité, le recto de l’âme. Je croyais être sage. Je croyais être raisonnable. Je ne me maîtrise plus. Bien la peine que je fasse le fier, l’écrivain. J’ai peur. Sur le perron du réfectoire, deux marches plus haut, je me bouche les oreilles. Question : esprits, êtes-vous là ? - Oui. C’est bon, je les ai retrouvés. Ils n’étaient pas loin, juste perdus de vue. C’est bon, allez, quand faut y aller, faut y aller.

 

J’avance les poings serrés dans les poches, mais pas trop fort, il y a peut-être les yeux de Paul…

 

Paul. J’ai oublié de les lui fermer. J’ai oublié de les lui fermer !

 

J’entre dans le réfectoire dans le grincement d’une porte mal engoncée. Mes dents ne réagissent pas. Mes camarades de guerre sont tous là, sauf exceptions. Ils ont tous la tête penchée sur leur assiette creuse. Des épaules coupables, fatiguées ou maigres. Tous en rang d’oignons tassés, contraints à se tenir les coudes, contraints à la fraternité. Combien sont-ils ? Cent, deux cent ? Moins ? Oui, au moins !

 

Tous, du premier au dernier, feignent de ne pas s’apercevoir de mon arrivée. Rien ne bouge. Aucun cil. Aucune poussière ne voltige, alors même que la porte a donné le ton. De mon côté, dans le respect de leur sommeil, je mesure mes bruits, évitant les frottements inutiles. Je lève les pieds le plus souvent possible, en évitant de les reposer par terre. Ce n’est pas facile. Je prends mes couverts avec des pincettes, comme ça. Je remplis mon assiette de soupe rouge de légumes rouges. Je ne prends qu’une louche, je crois que je n’ai pas faim. Deux ronds de pain de l’avant-veille, mon plateau, de toutes façons, est plein. Une soupe fumante : une condition de vie. Je veux dire par-là, qu’on ne vit que parce qu’on la lape.

 

Je me retourne les bras pleins de mon plateau, et je scrute. Où vais-je m’asseoir ? On ne devrait jamais avoir le choix. Non. Je vais m’asseoir sur le premier banc incomplet que je trouve, dont, si possible, la place vide est au bord pour ne pas compliquer mon accès à la table. Ça y est, j’ai pris place. Pas un ne bronche, ne relève la tête. Pas un sourcil ne s’arque. C’est certain qu’ils se contrôlent. Instinctivement, l’homme vivant bouge, l’homme capable réagit au bruit, au mouvement, à la présence. Tout ce qui est étranger n’est jamais naturel. Ne voyant aucun regard venir, je baisse à mon tour la tête vers ce qui tourmente déjà mon ventre. Quelques petits bruits de plomberie intérieure. Je me sens mal, mal à l’aise. J’ai chaud, jusque dans les cheveux. Une transpiration superflue. Cela commence par quelques picotements partout sur la peau. Surtout au cou. Pourquoi ne disent-ils rien ? Même si ce n’est pas à moi. Pourquoi ne disent-ils rien ? Entre eux.

 

J’ai envie de bouger. Comment fuir ?

 

Je tremble comme un arbre en hiver. Je frissonne lorsque deux gouttes de sueur se forment et tombent de mes aisselles sur mes côtes de côté. Une vapeur de culpabilité m’entoure, une mauvaise odeur, un mauvais pressentiment. Dans le silence, j’ai l’impression que tout s’entend, que mes pensées se font trop bruyantes, trop en superficie. Pourvu que je n’aie pas chuchoté ce qui vient de me passer par l’esprit, je ne sais plus faire les différences. Je crois que je respire trop fort, je vais essayer d’utiliser mon nez. Bonne idée ! Avaler ma salive devient horrible, ma gorge me joue des tours et se serre au passage. Il faut que je mange, comme tout le monde. Ma cuillère n’est pas assez creuse et ma soupe est trop fluide. Avec ça, le repas peut durer longtemps. Et, la main qui tremble, et la cuillère qui se vide sans retenue, là, il y a de la gêne. A force de lever le coude, les soldats se croient rassasiés. Ma cuillère tourne en rond dans l’assiette et ma soupe se refroidit. Par où commencer ? Par les bords, par le tiède, pour éviter tout de suite les débordements. Ça ne me dit rien. Je cherche mes yeux. Ils ont du y tomber, et y faire des ronds.

 

C’est évident, tous ces soldats sont les corps des yeux voyageurs de toute à l’heure. Ils penchent leur tête pour que l’autre sans yeux d’en face ne s’aperçoive pas qu’ils n’en ont pas. Une comédie singulière. Tout le monde cherche ses yeux dans l’assiette. Mais comment reconnaître le gauche du droit ? Faut-il les essayer ? Je ne voudrais surtout pas en avaler un sans faire attention. Mieux vaut se pencher sur son ventre que de se regarder dans le blanc des yeux durant tout le repas. Et, dans le jus, les yeux pourraient perdre leur couleur… bleue, vert, marron ou rouge, pour ceux qui pleurent. Voire rage. Ils doivent être dans la soupe. Le silence. Le silence. Mes délires doivent faire le tour de la salle. Je ne demande pas grand chose, je cherche un regard. Deux yeux intelligents qui ont tout compris.

 

La soupe dégueulasse et mes cauchemars culinaires me font tourner de l’œil vers mes voisins. Un d’eux lève la tête, décidé. C’est l’un des plus jeunes. Il me regarde fixement et rondement. Il ose : « Et Paul ? »

 

-         Il est mort.

 

Publié dans Livres

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