La vie est une perte de temps

Publié le par Maximilien FRICHE

Ai-je perdu mon temps ? Aujourd’hui, hier et demain ? Voilà l’insupportable question et le supplice de tout examen de conscience que l’homme honnête et désireux de s’humilier doit s’imposer. Pascal avait bien cerné cet être insensé qui investit tellement à fond perdu. Hommes de peu de foi que nous sommes, oisifs suffisants alors que notre tour approche, êtres infatués de son creux, avez-vous perdu votre temps ? Heureusement, il suffira d’une seconde pour regretter une vie entière. Il est important de se faire pitié.

 

 

Le temps, premier don de Dieu

 

Commençons par le commencement, c’est à dire la Genèse. Le temps fait partie du monde. Ce qui n’est pas le monde est de toute éternité. Par définition, le temps ne peut être de toute éternité. Le temps est dedans, il est créé. Il est l’une des dimensions de la matrice créée par Dieu. Malheureusement, il n’y a pas de jour, du dimanche au samedi où il est écrit que Dieu a créé le temps et qu’il vit que c’était bon. Mais les jours eux-mêmes sont la marque du temps. Ils sont comme le berceau, l’écrin de chaque division, du jour et de la nuit, des eaux et de la terre, de l’homme et de la femme. Le temps est donc d’abord la fragmentation de notre perpétuité dans l’Eden. Un rythme, des respirations ? Oui un rythme pour le travail. Nous savons, mais il est bon de le rappeler, que l’homme a été créé pour travailler, pour collaborer à l’œuvre de Dieu. Le travail n’est pas une punition, la conséquence de notre pêché, le travail fait partie du dessein de Dieu pour l’homme dès l’Eden. C’est la pénibilité et la mort qui sont la conséquence du pêché, non le travail. Le temps, sous forme de semaines, permet donc à l’homme d’y inscrire son travail, à l’imitation du créateur, du dimanche au vendredi. L’origine est le moment où le temps est un lieu, collabore au territoire, à l’accueil de la création. Le temps n’est pas encore un capital donné, un héritage à consommer. Pas encore, mais notre pêché va permettre sa mutation.

 

 

La mort comme coup de grâce

 

On sent très vite que la semaine, ce temps des origines, n’a rien à voir avec nos vies. Ce temps là n’est plus le nôtre. Nous sommes les deux chevilles prises dans le sablier, mains en l’air. Voilà l’image mélodramatique de notre angoisse. Après la création, il y a eu le pêché. Et après le pêché, il y a eu un ultime don pour organiser notre retour, le coup de grâce, la mort. Notre rapport au temps a considérablement changé, comme on dit en modernité. C’est que le temps a chuté en nous, il s’est réduit à notre dimension. On comprend ainsi aisément le caractère précieux de ce que l’on avait avant en abondance. Le temps nous est compté et le gaspiller serait une folie en plus d’un pêché. La vie qui nous est donnée devient dès lors le chemin qui nous sépare de Dieu, l’espace destiné à nous convertir. La question portée au terme d’une vie risque d’être : qu’as tu fait de tes dons ? Qu’as tu fais de ton temps ? Ah, mais la réponse peut être cinglante et donc suicidaire. La liberté de la créature va jusque là. Je ne me sens pas responsable de ma nature en temps que créature et encore moins lié à ce pêché originel que l’on se refile comme une maladie congénitale, une maladie honteuse, de générations en générations. Et je me laverai bien les mains de tout ça. Le raccourci que je fais mien est le suivant : Dieu a créé l’homme mortel, c’est bien à cause de Lui que je patauge entre angoisse et jouissance, entre nausée et orgie, entre prière et théâtre. La mort est la cause de tous mes problèmes et je n’y suis pour rien. C’est ainsi que l’homme moderne commence à jouir sans retenue, sans arrêt. C’est ainsi que le réactionnaire commence à refuser de participer et à ruminer le nez dans son whisky.

 

 PA300062

 

 

 

Désaccord profond

 

Le pêché originel est sans doute le fait le plus inacceptable qu’il soit. Par un seul homme, à cause d’un seul homme, nous voici dans une angoisse inouïe. La mort est partout, toute créature meurt, toute chose se corrompt. Il y a là une profonde injustice, un scandale magnifique, une tragédie révoltante. Si nous n’étions pas si faibles, nous partirions bien demander des comptes à celui qui n’a aucune mesure avec nous. Et se fâcher avec Dieu, c’est aussi le prier. L’explication donnée ne suffit pas à notre intelligence bornée. Ah, le baptême qui lave du pêché originel. Ce baptême une fois pour toutes et qui révèle son impuissance face à notre nature. Est-ce moi qui pêche ou Dieu qui a créé la nature pécheresse. Je suis comme ça. Ce n’est pas de ma faute, ce n’est pas de ma faute, ce n’est pas de ma faute. Et voilà que j’ai envie de chanter Brigitte Fontaine : « ce n’est pas d'ma faute je n'pouvais pas faire autrement tu comprendras, ce n’est pas de ma faute, voici pourquoi: j'suis égoïste ! » La logique de la propension à pêcher est une tentation trop facile au regard de l’existence de la sainteté sur terre. Car il ya  des saints et c’est bien ça qui nous dérange. Ce qui nous dérange, c’est bien la présence du Royaume ici bas, la réalité de son annonce au regard de sa présence anticipée par les saints. Pour dépasser notre désaccord avec le Père, il nous faut faire deux efforts d’intelligence :

 

D’abord reconnaître que le pêché originel n’a cessé d’être réactualisé depuis la chute. Ce n’est donc pas à cause du pêché du seul Adam que nous continuons de naître mortel. Nous même, dès le lendemain, nous réactualisons dans notre chair le pêché du premier homme. Nous posons un acte purement volontaire. Nier cet acte volontaire revient à incorporer le diable à notre nature, il prendra alors le nom de psychisme. L’étude du psychisme est une des façons les plus efficaces de nier l’existence du diable, de se vautrer dans un petit théâtre d’émotions et de sentiments.

 

Deuxièmement, se souvenir que nous ne sommes qu’une fractale de l’humanité et de la création, un membre d’un corps. Il y a une solidarité dans le mal de chaque individu de notre race. Nous subissons tous les conséquences d’un pêcheur quelque part dans le monde, ou plus exactement, sans fausse modestie, le salut du monde est mis en péril à la moindre amorce de désir impur en nous. La solidarité dans le mal est la seule justification du baptême du Christ par le Baptiste et seule justification de sa mort sur la croix. L’innocent est condamné à mourir à cause de mes pêchés. C’est ma faute, c’est ma faute, c’est ma très grande faute si le diable existe. Dans Képhas de janvier 2010, Alain Quilici rappelait cette histoire racontée par Elie Wiesel : devant une pendaison dans un camp de la mort d'un enfant, devant la mort interminable de l'enfant se débattant au bout de la corde, un homme répète sans arrêt : où est le bon Dieu ? Et la seule réponse venant en tête à Elie Wiesel est celle ci : il est là, au bout de la potence.

 

Mon désaccord avec le Père, mon désaccord de réactionnaire se trouve déboulonné par mon premier et mon second, mon orgueil démasqué, et pourtant, j’aurais du mal à ne pas y revenir. Ce n’est que par l’intelligence puis la prière que je peux arriver à m’éloigner un tout petit peu de mes angoisses et de ma rancune vis-à-vis de celui à qui je dois tout.

 

 

Un temps pour tout et surtout pour mourir

 

Ais-je perdu mon temps ? Yeux fermés, mains jointes sur le plongeoir de l’oraison. Débile mental ! On aime bien se faire du mal. Ai-je perdu mon temps ? Grande Bollée d’air pour une poitrine qui veut se faire montgolfière sans lâcher du leste. Cet examen de conscience doit se faire tout modestement en posant le regard sur les gestes et pensées de la journée. Voir si l’équilibre existe entre nos devoirs et notre nature. Entre prier-travailler-aimer et dormir-manger-câliner. Dans la journée, Dieu premier servi comme dirait notre Jeanne, combien de temps pour prier ? Le temps d’un signe de croix bâclé, le temps d’un chapelet où notre imaginaire gambade ? Ais-je perdu mon temps n’est pas qu’une question de quantité mais aussi de qualité. C’est le cœur que l’on met à prier, à œuvrer et à aimer qui est mesuré. Il s’apprécie à la démesure de Dieu. La stratégie consiste, pour ne pas perdre son temps, de tout offrir à Dieu, de faire de notre travail une prière. D’aimer Dieu à travers tout être. On voit dès lors que les trois pans du programme de Dieu pour sa créature s’interpénètrent, fusionnent pour nous permettre de nous rassembler dans un mouvement de récapitulation et de nous relier à lui dans un mouvement ascensionnel. Il y a du chemin à faire pour modifier en profondeur nos vies. Alors, à l’examen de conscience, on peut répondre par une promesse de lutte pour incorporer de la prière dans quelques gestes quotidiens, pour les anoblir gentiment, pour renoncer discrètement à la vulgarité.

 

Il y a enfin et surtout un temps pour mourir. Et c’est le même que celui de se convertir. Après toutes les hésitations, les chutes et rechutes, les promesses mal tenues, les luttes abandonnées, en venir à se coucher sous la volonté de Dieu. Réapprendre à mourir comme les premiers Chrétiens offrant leur gras du bide aux crocs de lions dans l’arène. Accepter d’appartenir à un peuple prédestiné à l’abattoir, marchant lentement à la file indienne, comme pour aller communier, s’agenouillant pour mieux se coucher dans l’éternité. Ce temps de la mort doit nous aimanter, c’est la certitude d’avoir l’opportunité de se convertir définitivement. C’est la certitude du retour. La prédestination à la mort dans laquelle nous sommes engagés, est une préfiguration de la prédestination au salut dans laquelle nous serons au purgatoire, comme sous l’effet d’un miroir, d’un renversement. Refuser la mort anticipe le refus du salut. Au contraire l’accepter, c’est entrer en purgatoire comme en Espérance.

Publié dans friche-intellectuelle

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article

valentini 19/01/2012 13:36


eh conious!


arrête de causer!


t'agaces tout le pavillon!