La France peut-elle encore servir ?

Publié le par Maximilien FRICHE

La France peut-elle encore servir ? Voilà une question des plus choquantes pour les purs qui se disent : peut-on encore servir la France ? C’est pourtant dans ce sens que la question doit se poser si l’on se refuse à toute naïveté. La France existe-t-elle encore d’ailleurs ? La question taraude tous ceux qui l’aiment et ne se pose même pas pour les jeunes fiertés modernes qui en ont honte. Faut-il d’ailleurs qu’elle existe, car si c’est le cas, peut-elle encore servir à quelque chose ? La question tourne à la métaphysique et c’est normal puisque c’est l’individu et son devenir qui sont en question dès que l’on cause d’existence.

 

 

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La France, cette morte-vivante

 

La France, c’est d’abord un territoire, le territoire, un lieu précis et délimité de la désormais tant vénérée planète. Toute Patrie commence par de la géographie. Elle se précise par l’Histoire, que certains romantiques appellent la communauté de destin. Elle s’affine avec le verbe, la langue française, sa façon de se tisser,  de nous tisser. La France passe par ces trois matières très scolaires que sont l’histoire-géo et le français. Quand j’étais collégien, la France était le pays où l’on était le plus mort, où il y avait le plus de morts au mètre carré. Cette réalité aussi signifie quelque chose d’assez simple et traditionnel : la Patrie, c’est la terre de nos ancêtres, et c’est aussi cette terre qui est notre futur lieu de résidence. La Patrie a un corps, c’est la terre, et le notre, de corps, est appelé à ne faire qu’un avec. La Patrie a-t-elle une âme ? Il faudra le vérifier. Nous voyons donc, que si France il y a, elle devrait être le contraire des systèmes et des idéologies, elle ne devrait être que réalité. Jean de Viguerie a su cristalliser toutes les passions sur le sujet, de la droite nationale à la gauche communiste, dans son livre les deux Patries (1) au début des années 2000. Il a montré comment L’Etat d’abord s’est substitué à la Patrie véritable avec la monarchie absolue, usurpatrice du centre, puis comment avec les idées révolutionnaires, l’idéologie via le concept de nation, a aussi usurpé l’idée de Patrie, sans détruire l’Etat d’ailleurs mais en s’y ajoutant en sur-couche écœurante. De manière apophatique, on pourrait répondre à la question qu’est-ce que la France, en disant, que ce n’est pas l’Etat, que ce n’est pas la Nation, que ce n’est pas la planète et ainsi la circonscrire et voir si elle respire encore. Aujourd’hui, la modernité terroriste nous pousserait à adorer une France qui ne serait plus que le parti de l’étranger et, finalement la Patrie de l’étranger. L’histoire est revisitée (on a tant appris à révisionner ses leçons !), notre destin est commun aux autres à une échelle internationaliste et, les ancêtres nous font honte. Il ne nous resterait plus que le territoire et la langue pour espérer voir un peu de souffle dans le pays. Mais le paysage modifie le territoire et les villes s’en détachent comme des ballons d’hélium, aspirées par leur reflet. Les lieux urbains, les lieux communs virtualisent dans une nouvelle standardisation le territoire. Ce n’est donc pas sûr que la géographie permette à notre Patrie de respirer encore. La langue ? Peut-être dernier oripeau de la Patrie ? Quoi que la langue devienne souvent jargon, de bois et véhicule vide. De toute façon, même s’il y a un peu de paysage et un peu de langue, ça ne suffit pas pour déclarer vivante une Patrie. « Un pays ne meurt pas comme un être humain. On ne le voit pas rendre le dernier soupir. On peut très bien dire qu'il meurt, alors qu'il est déjà mort. Il y a eu sans doute un jour de la mort, le jour où toutes les forces de la Patrie ont été épuisées, mais ce jour là, on ne s'est aperçu de rien. Pouvait-on s'en douter ? La machine tournait, le gouvernement siégeait, l'assemblée légiférait, la France était représentée dans les conférences internationales. Et puis, quelques temps après, vient le temps de la découverte. On se rend compte que ce pays n'intéresse plus personne, même pas ses habitants, qu'il tourne comme un satellite, mais qu'il n'y a plus de vie en lui. On dit alors : "Tiens, il est mort." En fait il était mort depuis longtemps, mais c'était un mort vivant, un mort à qui l'on faisait faire les gestes d'un vivant. » (1) Dans cette optique, le débat sur l’identité nationale paraît bien dérisoire, semblable au travail d’un légiste. On peut remuer l’ensemble, jouer aux marionnettes, mais on n’exhume que des nostalgies incompréhensibles pour des générations d’incultes. L’odeur leur est d’ailleurs insupportable car ils ne croient même plus à la mort.

 

 

Regret d’un destin et arche française

 

La Patrie révolutionnaire ou l’Etat sont d’anciens concepts de modernes que l’on nous pousse à regretter maintenant qu’il n’y a plus rien. Sur le cadavre de la France, la tentation est de fantasmer sur ce qu’elle était à l’agonie. Le réactionnaire est condamné à être le moderne d’avant hier. Alors que la vraie Patrie, c’est l’avant goût de l’au-delà, c’est le goût de la vie, c’est mille grâces, c’est la gloire de Dieu, "la terre des pères, le pays de la naissance et de l’éducation." Pour Jean de Viguerie la vraie Patrie est la France et est faite de gratitude et de piété, la Patrie révolutionnaire par contre n’est pas la France mais l’utilise, "marquée par la passion et la démesure, elle exige le sacrifice de nombreuses vies." Certains (surtout les présidentiables de la République) ne sont pas non plus nostalgiques de la Patrie, mais le sont en fait de l’Etat, de l’autorité absolue qui se passe de Dieu, ils fantasment sur Louis XIV, sur cette usurpation du centre, ce monde de la structure et des boîtes, ce monde de la virtualité. Peu, en revanche, ne savent que la Patrie est celle du territoire pour lequel nous avons quotidiennement à rendre grâce à Dieu. La France est morte il y a longtemps et ce n’est pas la mort de la nation aujourd’hui ou la mort de la modernité tuée par son double engendré qui me fera donner du crédit à la posture des réactionnaires d’occasion d’aujourd’hui.

Seuls ceux qui aiment peuvent parler de la France. Eric Zemmour, isolé et toujours arrimé à sa fierté, la notre, nous éclaire sur le destin loupé de notre pays. Il explique dans son dernier livre (2) que la France, c’est l’Europe et réciproquement. De là, il argumente et montre la convergence des faits vers le destin de notre Patrie d’incarner l’empire romain, la nouvelle Rome, c’est à dire la suprématie et la paix. Ce qu’il y aurait de raté dans la France, ce serait donc ce fameux destin. C’est aussi ce qu’il y aurait à ressusciter. Sauf que si l’occasion a été loupée, la France n’est pas morte, c’est sa puissance qui l’est. La vision d’Eric Zemmour semble uniquement géopolitique, celle d’un stratège. Si la France est uniquement géopolitique, il lui manque des matières pour y reconnaître une Patrie, il lui manque de la matière. A la lecture de Mélancolie française (2), on voit que la France n’est pas forcément morte, pourtant il aurait mieux valu que de vivre cette déchéance. Il aurait mieux valu un sacrifice pour livrer définitivement au monde un héritage, passer le relais. Zemmour évoque ceux qui confèrent une âme à la France pour la prolonger, pour croire en sa résurrection puisqu’on l’aime. Et pourtant toute Patrie est bien un corps mystique, un corps mystique intermédiaire. Faire l’impasse sur cette dimension reviendrait même à souhaiter la mort de tous les pays dans l’internationalisme des structures et des concepts. Donc, si pour Zemmour, la France est héréditaire et même dépositaire de l’empire romain et de sa paix promise au monde, et si comme pour Jean de Viguerie, la France est morte, elle ne peut donc vivre que par procuration. La France serait donc destinée à imiter la Grèce avec son passé glorieux, son ambition géante, et son présent pathétique. Le but serait peut-être comme l’imaginait dans sa post-face Jean de Viguerie, d’exister en héritage dans un empire, comme la Grèce a existé en héritage à Rome ?

Pour MG Dantec, l’Europe et donc la France n’existent plus. Il a d’ailleurs rejoint l’empire, lui. Et pourtant, sa fuite est avant tout un exil. Il s’exile pour se protéger, pour continuer à écrire en français. Que la France n’existe plus ne nous empêchera jamais de nous revendiquer français. La Patrie est peut-être vouée à l’exil et voilà. Pour un temps. Le temps de la reconstruction. Rien de tel que l’exil pour reconstruire une Patrie hors d’elle-même. L’enjeu serait donc de reconstruire la France ailleurs, de se faire une France de sauvetage, une arche pour patriotes, une arche de la terre des morts en France, de la géographie de la France, de l’histoire de la France et de la langue française. Et si cette arche était un livre ? Il n’y a rien de plus vivant qu’un livre ! La France ne sera jamais un concept. Je préfère qu’elle soit un souvenir ou un projet, qu’un concept ou une idée. La France de sauvetage que l’on a à écrire doit réintégrer son paysage à la fin des temps, le territoire, un jour. Tout est lié. Tout se correspond, la géographie, l’histoire, la langue et, la place dans l’Eglise. Un dernier gros mot est lancé pour tuer dans l’œuf toutes les erreurs !

 

 

La Patrie est une médiatrice pour peuple élu

 

Si la France est morte et que l’on veut créer une France de sauvetage, doit-elle encore servir ? La question se modifie et devient morale. C’est en fait que la question aurait dû être prolongée d’un à quoi. A quoi peut-elle encore servir ? A quoi doit-elle encore servir ? Le risque du nationalisme est d’adorer la frontière comme on adore ses limites et donc adorer jouer à les déplacer sans jamais aspirer à les dépasser. Etre nationaliste quand le royaume, le seul, celui de Jésus Christ,  est déjà là ? Quelle erreur ! Comment éviter le militarisme accroché aux idéologies et aux stratégies politiques ? Quoi aimer dans la France, sous quel inventaire ? Quoi incorporer malgré tout ? Si la France doit servir au-delà de ses oripeaux ce n’est pas au monde, mais à son salut, au salut de chacun. Une Patrie sert-elle au salut et sous quelles conditions ? Le véritable salut est sous condition de liberté. C'est tout. L'exercice que nous avons à faire est de décider d'être sauvé. C'est beaucoup plus compliqué qu'une morale, c'est un chemin. Le Christianisme n'est pas un humanisme. Ce serait trop simple de trouver des déterminismes et de mériter son paradis. La vie et le salut se situent dans la relation de chacun à Dieu, dans le mystère des intentions et de la rédemption. Sans s'étaler sur ce point, nous pouvons donc imaginer ce que nous ne voulons pas, nous pouvons vite comprendre que ce n'est pas à coup de lois, de moralisme moderne, de cultes rendus aux structures et aux systèmes que l'on va permettre à chacun de trouver le chemin. La France, comme toute Patrie a besoin d’un chef qui lui ressemble, fractale et tête de pont des patriotes, capable d’être humilié pour la sauver. Il lui faudra retrouver le territoire et redonner une conscience au peuple de ce territoire. La conscience de tout peuple est de se sentir fils adoptif de Dieu en Christ. Notre chef devrait avoir l'ambition de nous faire ressembler à un peuple élu. Ce serait à cette condition que la Patrie pourrait nous servir ? Cette condition doit a minima s’inscrire dans notre désir de France, c’est certain. C’est par cette porte entrouverte que la Patrie rentre dans l’économie du salut. Notre fille aînée de l’Eglise, avant d’être la nouvelle Rome rêvée par Zemmour, est, comme toute Patrie doit l’être, le nouvel Israël de la nouvelle alliance, le  corps mystique du peuple élu de l’Eglise.

Encore une fois, la réponse se trouve d’ailleurs tout bêtement dans le catéchisme de l’Eglise catholique. Tout devient tellement simple avec le catéchisme, c’est écrit, prévu, précis comme gravure de feu sur de la pierre. Quatrième commandement : tu honoreras ton père et ta mère. Je ressens la Patrie comme l’agrandissement fantasmé de la famille. Une homothétie des proches vers le collectif. Pour Léon XIII, « (...) la loi naturelle nous ordonne d’aimer d’un amour de prédilection et de dévouement le pays où nous sommes nés et où nous avons été élevés au point que le bon citoyen ne craint pas d’affronter la mort pour sa patrie (...). L’amour surnaturel de l’Eglise et l’amour naturel de la patrie procèdent du même et éternel principe. Tous les deux ont Dieu pour auteur et pour cause première.. (3) La France, notre Patrie est bien une médiatrice, en imitation de la Vierge, c’est à dire un raccourci vers l’unique médiateur, le Christ. Néanmoins, à la différence de la Vierge, immaculée conception, la Patrie a été travestie et pervertie avant de mourir. S’en réclamer est risquée, cela suppose un retour à l’état de grâce. Cela supposerait donc l’humiliation d’accepter la mort de la France. Je me réclame d’une France aujourd’hui morte, je me réclame d’une France embryonnaire, en gésine dans une arche exilée.

Faute d’une Patrie parfaite qui n’a néanmoins peut-être jamais existé que discrètement ou en désir, il reste la possibilité de mourir pour ça ou pour rien. En effet, la mort est bel et bien l’ultime médiatrice, et la plus efficace, celle qui nous rapproche de façon instantanée et définitive de la toute éternité. Alors bonne ou mauvaise Patrie, morte ou vivante, peu importe si on meurt. Les considérations de Zemmour sont cruciales pour ceux qui disent vivre pour la Patrie aujourd’hui et inutiles pour ceux qui meurent, car la mort leur est bien plus utile. Même l’Allemagne nazie, même l’URSS peuvent servir au salut du moment qu’elles donne l’occasion de mourir. Si une Patrie me procure le choix de mourir en allant tuer pour elle, c’est gagné, c’est suffisant. Une Patrie, et donc la France, peut servir si elle me donne l’occasion de mourir et si effectivement, je cours ce risque. Alors, les mauvaises Patries, les fausses, l’Etat, la nation, etc. sont toutes avalées par le sacrifice.

 

 

Pour finir, il faut mourir

 

 

A quoi peut servir la France ? A mourir bien sûr ! Puisque c’est le seul service acceptable. Je ne sers pas la France en vivant, la France me sert à mourir. Vivre pour une France usurpatrice, une France morte-vivante, une Patrie de l’étranger, est absurde, ridicule et pathétique En revanche, vivre pour une France en gésine, pour une arche patriotique embryonnaire, un livre, relève d’une mission supérieure. Enfin, mourir n’est jamais absurde, ne peut pas l’être, même pour une France actuelle, jouisseuse et complexée. Tant que l’on peut dire « mort pour la France », la France en question aura été utile. Mais il est possible que cette France jouisseuse et complexée aille jusqu’à nous empêcher de mourir. Alors, on jette. « Non récupérable » dirait Hugo les mains sales. (4)

 

 

(1) Les deux Patries, Jean de Viguerie, éditions Dominique Martin Morin, ISBN 2-85652-275-0

(2) Mélancolie française, Eric Zemmour, éditions Fayard Denoël, ISBN 978-2-213-65450-8

(3) Léon XIII, Sapientiae christianae, 10 janvier 1890

(4) Les mains sales, Jean-Paul Sartre, éditions Gallimard, ISBN 2-07-036806-8

Publié dans friche-intellectuelle

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Victor 21/09/2010 21:28



Mourir toujours mourir ! Mélancolie, regret du passé, un passé fantasmé... Pas trop dur de vivre dans notre monde ?