L'annonce de la mauvaise nouvelle

Publié le par Maximilien FRICHE

Avoir l’ambition, comme une armée de l’ombre, en tant que contemplatifs dans le monde, d’annoncer à toute fierté mâle ou femelle actuelle que l’homme est mortel. Ce programme est destiné à anéantir toute indifférence par rapport à Dieu, ce programme vous annonce votre perte pour votre salut.

 

 

Désir de désert

 

Il est fort le désir de désert lorsque la conscience de l’être nous étreint. Nous sommes faits pour l’absolu, nous sommes destinés à l’éternité, nous ne sommes pas faits par hasard, nous sommes l’œuvre de Dieu ! Voilà bien la profession de foi du quotidien qui, seule, peut nous élever jusqu’à l’écriture.  Le désert nous irait tellement mieux, au teint, à la profondeur de nos pensées, à notre destin héroïque. Il est tellement plus spontané d’imaginer se mirer dans le désert pour se projeter dans l’au-delà, pourtant, il nous faut être des contemplatifs dans le monde. Nous ? La définition serait vulgaire. Ce nous inclut qui veut ! Saint Josémaria Escriva (1) exhortait chacun à être le désert de Lompouldes contemplatifs dans le monde. Tout est prière, tout doit être prière. En effet, si tout vient de Dieu, tout doit lui revenir. C’est ainsi que tout peut être sanctifié et donc sanctifiant, des choses les plus banales aux paroles les plus vivantes. Il nous faut donc renoncer au désert et poser notre regard non dupe sur le monde, sous nos yeux de compassion, faire s’écouler le sable dans nos rues, faire déferler le désert sur nos avenues, inexorablement, comme ce qui se passe à l’intérieur d’un sablier. Etre des contemplatifs dans le monde se résume à vivre comme les autres en se disant à chaque instant : « Mon Dieu, je sais que tu es là, je sais que tu me vois, je sais que tu m’entends, je sais que tu connais mon imaginaire et mes pensées. » Big brother, c’est notre père ! Le contemplatif dans le monde avance en pleine lumière, conscient que, dans chacun de ses gestes, résident la gloire de Dieu et le salut du monde. Dire que nous sommes l’œuvre de Dieu ! Le désert qui drape toute chose progresse avec nos niveaux de conscience. Il y a une nécessité extrême à anticiper les friches qu’il subsistera de toute chose : tel centre commercial, telle tour sur le port autonome, telle bibliothèque François Mitterrand, demain érodée, en ruine, en morceaux, cailloux, sable ou cendre. Nous sommes trop habitués aux renaissances, aux réhabilitations de vieilleries, de friches industrielles en ateliers d’intermittents. Il faut dès maintenant anticiper la déchéance des choses comme des êtres, en film accéléré, percevoir que chaque objet contient sa chute, chaque être détient son principe de fin. Il est aisé en marchant sur le parvis de la Défense, au creux du mouvement brownien des semblables, d’imaginer les chalands d’un coup en fossile, en empreinte sédimentée, puis de se les représenter pulvérisés sous la pression d’un souvenir, envolés en miettes avec retombée en pluie façon cendre d’un volcan islandais.

 

 

Les sans Dieu

 

Il n’y a jamais eu autant de religiosité et si peu de Dieu dans le même temps dans le monde. Notre société occidentale nostalgique et complexée, mal à l’aise de jouir à répétitions, de roter toute seule dans sa mangeoire (2), rassemble ses miettes de spiritualité pour se fabriquer une dignité illusoire. On connaissait déjà la morale sans Dieu depuis 1789, maintenant, nous avons les religions, le spirituel, sans Dieu. La Planète a poussé à son paroxysme caricatural ce constat. Et bien avant et en de ça, nous avons tous ceux qui s’écoutent raisonner, se regardent le nombril et se touchent les chakras.  Dieu est nié, rendu inutile dès que l’on a recouvré un peu de spiritualité au fond de l’œil. A coup de travail de deuil, de recherche du respect de soi, de techniques anti-stress, d’écoute de son corps, de contemplation de la nature, d’éducation de ses passions, … on est rendu meilleur. Cela s’achète et se vend et, l’on prend l’engourdissement de l’esprit pour la paix de l’âme.  Il y en a même qui vantent les vertus du jeûne pour purifier son corps et même son esprit (3). Peut-être même que demain on vendra des silices pour permettre à tout à chacun d’être bien dans sa peau, dans sa tête avec un peu de souffrances. Tout l’attirail, mais sans Dieu. On retrouve toujours l’ironie comme marque du retournement constant des choses. Quel chaos peut encore rétablir l’ordre et retrouver le lien créatures-créateurs ? L’Amour ? Peut-être n’est-ce plus suffisant. L’annonce de la vanité de tout cet investissement, l’annonce des pertes à venir est notre dernière arme pour combattre l’indifférence par rapport à Dieu. Au risque de vous pousser au suicide…

 

 

Mauvaise nouvelle : tu vas mourir !

 

Le doigt pointé comme un flingue vers le prochain, comme des gosses, pan ! T’es mort ! Voilà le seul apostolat digne de notre post-modernité. Et après souffler sur la fumée imaginaire au bout de nos doigts brûlants. La mission de l’armée des ombres nouvellement créée est d’annoncer la mauvaise nouvelle, à des coins de rue, en lecture publique, discrètement en rime et en chansons, en verbe de toutes façons. Cette mauvaise nouvelle, celle inscrite avant notre commencement, avant la levée du vent sur les sables, avant le déplacement des dunes, est d’une simplicité effrayante : l’homme est mortel et tu en es ! Cela ne relève pas de la croyance, c’est une certitude. Mais la virtualité est un mythe qui nous moule et nous fait prendre les cadavres pour des souvenirs. Mauvaise nouvelle : vous allez tous mourir, nous sommes tous mortels comme Socrate. Le chevalier désigne du doigt comme une hôtesse de l’air le fait en montrant les issues de secours, toi tu vas mourir, toi aussi, toi et moi (2). Tous. Attachez vos ceintures, couvre-toi bien, surtout, ne prends pas froid, les mots des pauvres gens (3), les mots dérisoires et prévenants pour la chair à cimetière. - Qui sont ces drôles de chevaliers, semblables au prochain ? - Ce sont les fils de Dieu, mon cher ! Dans le monde, au milieu de nous, ils prient, ils ne sont que prières. Cachés comme une aiguille dans un tas d’aiguilles, mole d’organes dans la foule, corps dans la tourbe, ils noyautent l’humanité par de l’âme, ils sont porteurs de votre avenir comme des voyants extra-lucides. Le but n’est pas de vous faire mal, mais de vous ramener à la conscience, comme on le fait avec quelques gifles pour celui qui est tombé dans les pommes. Hou hou réveille-toi, tu vas mourir ! Quitte ton humanité jouisseuse pour t’intéresser à ton dedans, mets ta vie intérieure en premier. Il est temps d’arrêtez de buter à la cognée de la chair, de céder aux tentations comme on adore ses limites ! Vous avez maintenant d’autres chats à fouetter, il faut vous mettre à gérer vos angoisses !

 

 

Pentecôte

 

Le souffle de la Pentecôte ne retombera pas. Les contemplatifs dans le monde en sont les véhicules. Le souffle impose son silence au monde, un chut, lèvres ourlées et index levé, pour creuser davantage le désir de parole. On attend que l’on dise quelque chose de vite compréhensible dans toutes les langues, parler avec celle des signes du coup : Le pouce traçant une découpe légendaire à la base de la tête juste au-dessus de la glotte. Les boules ! Le premier acte des apôtres des temps post-post-modernes est une parole de vérité, d’humiliation, d’apocalypse privée : la vérité, tu vas mourir. La mort de tout à chacun une apocalypse privée, comme une communion du même nom. Cette annonce se passe de spectacle. C’est de proche en proche que la mauvaise nouvelle doit se propager, dans les cercles d’intimes. Le seul apostolat auquel nous sommes appelés est un apostolat d’amitié. C’est parce que je t’aime bien que je peux te dire que tu vas crever. Les autres peuvent s’engluer dans la perpétuité ! Notre ambition est de faire pénétrer le réel dans le monde. Nous avons quelques couronnes d’épines en stock. Nous sommes prêts à vous les fixer sur vos crânes à tondre, afin qu’à coups d’aiguilles, la conscience de la mort vous étreigne et la consigne de bien mourir  vous oblige. Il vous faut purifier jusqu’à votre imaginaire vagabond et jouissif. Commencez à les ressentir, les épines, nous venons juste de débuter l’annonce de la mauvaise nouvelle. Ressentez les pousser en dedans. Fermez les yeux, votre père vous regarde vous rider. Le 26 juin, nous commençons la lecture, et nous nous arrêterons une fois que vous serez persuadés de mourir. Nous commençons la lecture et nous pouvons aller jusqu’à l’extrême onction. Lectures en vrac : de Sartre à Dantec, de Novalis à Michaux, de Kundera à Costes, de Ferre à Dalida, … pour traquer ce que vos yeux ont zappé trop vite, pour ramener à la lumière la vérité de votre fin dernière, et sa beauté aussi. J’ai deux nouvelles. Il y a la bonne et la mauvaise. Je crois que nous ne pouvons que commencer par la mauvaise. Après l’évangile s’imposera.

 

 

(1)   : Saint Josémaria Escriva de Balaguer, fondateur de l’Opus Dei, canonisé le 06 octobre 2002. Saint Josémaria est fêté le 26 juin.

(2)   : Léo Ferré  - Madame la misère

(3)   : Les surprenantes vertus du jeûne – Sophie Lacoste - Leduc.S Editions (4 janvier 2007) - ISBN-13: 978-2848991337

(4)    : Gad Elmaleh –  Spectacle L’autre c’est moi

(5)    : Léo Ferré – Avec le temps.

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Hector 02/08/2010 23:31



+1 pour Henri !


Mais Mr Friche dit avoir des enfants (je ne sais plus où) qu'il n'a pas du souvent "torcher" vu que c'est Madame qui est de "Service"....Et tous les soirs avant qu'ils ne s'endorment, juste après
la prière, il leur susurre à l'oreille : "n'oubliez pas que vous allez mourir .... et bonne nuit mes chéris..."


 



ricobanga 30/06/2010 18:23



Mais bien sur que nous allons mourir, nous le savons, que croyez-vous ? J'admet avoir tenu des propos semblables dans mon adolescence, avant de grandir. Votre jolie plume tourne bien la noblesse
de vos angoisses mais n'en cache pas la nevrose. Et surtout l'orgueil. Et quel orgueil !!! Chevalier de l'ombre, dont le destin est de sussurer la mort aux oreilles des endormis, entreprise
désespérée face à la victoire du bonheur comme objet de quête.


Il est si vil d'heureux n'est-ce pas ? Si lâche d'être satisfait de ce qu'on a. Il en faut toujours plus, plus grand plus haut jusqu'à Dieu lui même. Vous a-t-il inspiré cette révélation ? Pourvu
qu'il n'aille pas vous inspirer des idées de meurtre pour que vous puissiez dire que vous l'aviez bien dit. Vous ne seriez en tout cas pas le premier à faire cet absurde cheminement.


Je suis un peu sévère, car il y a bien une friche intellectuelle dans laquelle le catholicisme intello peine à faire gamberger des cerveaux pollués au contraire d'un église orthodoxe dont le
mysticisme parle efficacement aux assoiffés d'émotions. Et c'est vrai que c'est dommage, ne serait-ce même que d'un point de vue culturel ... oups ! je l'ai dit.


Heureusement, comme nous allons tous mourir, une autre génération vivra d'autre nevroses et ira dénoncer d'autres friches aujourd'hui tout à fait improbables. Nous vivons forcément le "bon vieux
temps" d'un futur queconque.


Je vous sens un peu déprimé. Un bon conseil, faites des enfants, torchez-les, aimez-les et mettez-les au lit avant de vous servir un petit verre de blanc sous un pommier et ça ira mieux ...

Et n'oubliez pas que vous aurez des doutes avant de mourir.


Amicalement,


 


Henry