Ahmad Jamal

Publié le par Maximilien FRICHE

Un temps de silence avant le jour qui vient

 

 

Ahmad Jamal fait partie des géants encore vivants selon les formules consacrées de la presse de jazz. Encore vivant ! Ultime prouesse pour un jazzman… En tournée de sursis avant de rejoindre les grands noms du jazz, il serait une légende vivante. Ahmad Jamal a pourtant plus la figure d’un ressuscité que d’un mort vivant. Derniers albums parus : After Fajr en 2005, It’s Magic en 2008, et a Quiet time en 2009. Chaque année, une tournée des festivals de jazz, réunis par lui en satellites d’un même village. Cet été encore, il a choisi Montréal au Québec, Marciac dans le Gers, Istanbul et Chicago pour fêter ses 80 ans. Le rythme s’accélère, puisqu’il sait le maîtriser. Il se dépêche de racler ses fonds de tiroir comme le fond d’une gorge pour tout nous livrer.  Pour être autorisé à mourir comme les autres, en ayant tout dit. En héros.

 

  paix

Je vous donne ma paix

 

Pour être précis, il faut être discret. Pour ne pas se trahir, rendre vulgaire la pensée, il faut savoir se taire. Commencer par se taire. Pour Ahmad Jamal, ses silences, « c'est une invention des critiques. Ca n'existe pas. Quand je joue, dit-il, il y a des pauses. Pendant cet instant, la musique se crée. » (1) La musique reste non saisie dans le silence du commencement. Et Ahmad Jamal y revient sans cesse à cette genèse. Puis, il balance un air, le début d’un tube, une séquence de notes, un marqueur sur le morceau, un « son-ADN ». On peut le chanter, on le croit, on le fait mentalement aussitôt. Le jazzman est un peu Wagnérien sur le motif, il sème son leitmotiv au milieu des chorus. Sauf que son motif à lui, est parfois un peu esquinté, raccourci, aplati, désaxé, accéléré, ralenti car déjà dit, redit, dit derechef. Jamal arrive en retard, par flemme, en retard sur ce qu’il sait dores et déjà connaître. Pourquoi redire ce que l’on a déjà dit ? Le caractère prévisible le lasse mais il y consent à son rythme. Il ne fait parfois que commencer et nous laisse finir dans nos têtes la séquence proposée. Vous continuerez tout seul !  On pourrait continuer toute la nuit en dodelinant. Les notes sont là pour nous entêter et structurer notre démarche, notre phrasé, notre syntaxe. Tout doit désormais swinguer. Il nous prend par surprise deux secondes après en revenant avec sa phrase complète. Tellement en retard, qu’il est maintenant en avance. C’est lui qui décide. C’est normal, c’est un maître : exigence et générosité. Dire peu de chose, puisque tout a déjà été dit un jour, et redire ce peu de toute façon, de toutes les façons possibles. L’histoire qu’il montre et démontre est celle d’un monde relié, depuis le silence jusqu’à nous, jusqu’à tout le morceau fait pour nous. Son album de 2005 s’intitulait After Fajr, après la prière des musulmans qui précède le jour qui vient (le levé du soleil). Tout son jazz est là, puisé dans le silence, puisé dans la prière. «J'étais un ange parmi les diables […], les boppers faisaient exploser les notes. Moi, je les laissais résonner jusqu'au bout de leur vie.» Souligne-t-il dans l’express le 6 juin 2005. Ahmad Jamal ne cherche pas la paix, il nous la donne, il l’extrait du silence pour nous la distribuer en tant que de besoin. Avec un sourire tranquille, une lucidité à la Mozart sûr de son don, il est du temps de l’après, puisqu’il puise sa musique dans celui de l’avant. Il prononce la parole qui vient après la connaissance avec gratuité. Il appuie sur la vérité avec précision, la vérité est tellement banale : c’est simple comme un refrain. 80 ans, il finit de tout dire, redire une dernière fois, il se dépêche. : Bismillah (Par la grâce de Dieu). Ce mot est la clé de son existence. (1)

 

 

Swing in veritate et vice versa

 

La paix ne peut être que conscience de l’ironie du sort. L’ironie d’être vivant quand on est une légende déjà ! L’ironie d’être vivant quand on est mortel tout simplement, donc l’ironie intrinsèque de la création. Et pourtant, la vie est une fête ! Puisqu’on remue nos fesses à l’entendre. La vie est une fête puisqu’elle n’est que grâce, il n’y a aucune place au désespoir. Ce swing sacré a sauté aux yeux de Miles Davis (2), il a même détourné Nabe de Monk le temps d’une chronique (3). La vie est une fête ponctuée de silences, de vérités bonnes à dire, de poids lourds. La main droite pointille tandis que la gauche bat la mesure dans l’attente de son tour. Sa mesure, c’est un blues, un paquet de sentiments, un micro cosmos, un homme, tout le poids d’un corps, d’un cadavre, cinquante litres d’eau, deux kilos de calcium et quelques grammes de carbone. Il pèse sur son piano, dans son trio, basse, batterie piano, ce trio suffisant, la cadence est une sève commune. La rythmique est partagée par les trois instruments, la rythmique, ce n’est pas que des coups, c’est aussi des notes. Une seule main suffit pour faire toutes les voyelles. Le reste encadre, comme des consonnes, comme des traits, comme des véhicules, la petite mélodie aléatoire. Si Jamal sourit, c’est qu’il éprouve le plaisir de l’homme en sursis donc libre. Il sait qu’il n’a jamais été aussi proche de la mort que depuis qu’il est né.  Ses 80 ans de 2010 n’y ajoute rien. Dans Flight de l’album Essence part I (1995), il a trois mains. La star, c’est la gauche. Ses mains sont toutes interchangeables. Elles achèvent toutes les notes, elles les posent en sacrifice devant nous, pour notre jouissance, notre ivresse. Comment vivre après la vérité ? On respire dans ses chorus mais on sait qu’il reviendra au sacrifice. Imbattable. Le public ne peut être qu’à cours d’arguments. Aucune surenchère n’est possible. Rien à ajouter. Il en a même trop dit, mais il nous avait prévenu qu’il se répèterait dès l’annonce du refrain premier. Assez ! Ce gars là nous fait peur, on sent bien qu’il a la foi. Nos propres diaphragmes nous étouffent, notre colonne d’air s’étrangle, tandis que les séquences ne cessent de se reformer obstinément dans nos crânes bouillants.  Jamal se montre en sursis depuis ce matin, depuis le silence de sa prière d’avant le jour, depuis sa naissance, dans la peau du pêcheur congénital qui reçoit grâce sur grâce et la rend en jazz. A 80 ans, à Marciac, en Gascogne, en 2010 Ahmad Jamal nous initie à l’art sacré.

 

  

(1)   La dépêche du midi 04/08/2010

(2)   Miles Davis In L'Odyssée du jazz par Noël Balen

(3)   Chroniqueur, n°2, Novembre 1996, Paris.

Publié dans Peinture

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