Samedi 1 septembre 2007
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Moins que rien
De retour en face de la mort, dans ma salle de bain carrelée, sans fenêtre, équipée d’un lavabo devant moi, de toilettes, derrière moi et d’une baignoire sabot à ma droite. Miroir mon beau miroir, pourquoi suis-je si pâle, pour voir mon squelette en filigrane ? Je ne baisse pas les yeux, je me dévisage et me décompose, larmes après larmes. Je ne suis que davantage transparent, je vois derrière le dedans de moi, je vois le mur collé à mon dos, l’espace me traverse, car les choses vont me survivre. Les systèmes aussi, les connexions. Car les systèmes, c’est l’enfer.
Je suis pieds nus, envahi par du froid, non épousé par l’espace, évité par les choses, au creux d’une concavité, autant dire que je suis le vide contenu dans l’espace vide. Je suis tout nu, et j’ai une impression de courant d’air entre tous mes muscles lâches, dans mes os, à la place du souffle. Je suis mauvais. Je ne suis plus que mauvais. Il n’y a plus que le mal en moi. Je le savais que ça viendrai, je l’avais écrit déjà tout petit. J’avais compris ça avant de produire mes prévisibles justifications, avant de faire des raisonnements pour m’autoriser à vivre des choses, à les consommer.
L’eau coule sans s’arrêter, du robinet vers le tuyau d’évacuation, directement, sans faire de flaque ni de ronds. Les robinets sont ouverts à fond, ça éclabousse. Attention au sol glissant. Mes pieds sont gelés, scellés. Je ne bouge pas, je suis coincé entre deux ensembles à intersection, je suis l’empreinte de l’intersection. Moins que rien. Je connais tout l’ensemble de gestes qui m’a amené à disparaître à ma vue, dans ce lieu de faïence. Je connais tout le processus, comment se sont chevillés tous les maillons à mon corps. Aujourd’hui, je ne suis plus que ce que je fais, je ne vaux pas plus, toute bienveillance ne peut que riper sur moi, à moins qu’elle soit moderne et me justifie à coups de déterminismes psychologiques. Je suis devenu ce que je fais c’est pourquoi je ne suis plus. Je me suis engendré, c’est pourquoi je suis déjà mort.
Mon bras droit passe à gauche et mon bras gauche à droite, mes membres se mélangent et, je n’ai plus qu’un œil flou en pleine gueule. Dans ce croisement de mondes, de planètes, je fonds en ligne courbe, je zigzague en mince filet, écrasé et liquide avant le néant. Je suis le contenu de l’espace vide. Mon pêché me possède. Mécaniquement je continue de ridiculiser ma race. Mes joues se touchent car on a fait le vide en moi, aspiré l’âme comme un fœtus. Sa combustion a permis de m’engendrer moi-même sous forme de pêché. Je suis mort avant d’être mort. C’est dire à quel point, même le suicide est devenu inutile, l’euthanasie peut encore m’offrir un avenir cohérent. Je fais partie du système, organes parmi d’autres. Ma disparition résulterait d’une ablation et non d’une oblation.
L’ampoule à douille qui pend là haut, au dessus de mes mèches, sa lumière jaune comme un œuf, ne m’ont pas encore fait complètement disparaître à mes yeux, puisque je devine une silhouette dans la glace de la salle de bain. Rien qui masque, mais une ombre, un suaire, un fantôme, un filtre artistique. J’ai d’abord joui comme j’en avais envie puis, remué de manière compulsive, tout comme un tueur en série. Finalement, ce n’est pas ce qu’on fait qui importe, c’est le processus et l’enchaînement. Aujourd’hui, je ne pense plus, j’agis. Mes fonctions sont d’être utiles, j’ai une place dans le système. Je peux me réjouir car grâce à moi, il me survivra. J’aurais été le témoin du mal, transmis aux masses futures, victimes consentantes, ayant peur de la liberté. Mon utilisation a été complète. Je suis digéré comme quelque chose de féculent. Quel gâchis ! C’est comme ça que l’enfer existe. Personne pour me pleurer au dernier moment puisque je serai mort depuis longtemps. Un simple gâchis.