lecture de vacances

Publié le par Maximilien FRICHE

Monde du travail : matrice d'absorption du réel

 

Avertissement : Nous allons pratiquer la généralisation à outrance pour mieux caricaturer ce vieux monde moderne par habitude et décrire sa vérité en pointes. Nous éviterons l'écueil des nuances et des moyennes qui masquent les tendances, ces lames de fond. Nous allons faire ressortir la vérité comme un bas relief sous le sable millénaire, par petits frottements de brosses à dents, comme dans l'émission du service publique de la télévision française « des racines et des ailes », nous serons des obsédés du détail. Nos loupes ne vous louperont pas et je m'y verrai !

 

Le monde des entreprises est aujourd'hui, à l'image de la société, plus soucieux de faire exister un système, c'est à dire le réseau, que les membres eux-mêmes. C'est ainsi qu'il est soumis aux idéologies rampantes via normes qualité, et modes de management à la mode, jusqu'à exister en personne morale indépendante. La création d'une personne morale, c'est à dire d'un monstre, d'un système, d'un oppresseur virtuel, d'une concavité absorbante et intouchable est devenue plus importante que la création même de richesse.

 

Souviens-toi que tu es inutile

La nature du travail a changé, c'est un fait. Il est même possible que nous passions beaucoup plus de temps à jouer à travailler qu'à travailler réellement. Le travail nous permet aujourd'hui de redevenir scolaire, Grand un, petit un, petit a, sauter une ligne, à la ligne. Il s'est féminisé sous le coup de l'inflation des réglementations, des normes internationales et des ayatollahs qui ont tout compris à la qualité et l'utilisent comme système suprême. Tous, du sous-fifre au grand manitou, passons nos journées dans les grandes entreprises à ouvrir des mails et, à en envoyer d'autres et, basta ! L'administratif déconcentré, c'est chacun devenu le fonctionnaire de lui-même, sa petite bonne femme qui range tout, qui est si bien organisée. Nous faisons tous les mêmes gestes, sauf que certains, par la grâce de nos organisations orientées clients, valent du fric, magique ! « Qu'est-ce que t'as fait aujourd'hui papa au bureau ? - J'ai fait de l'ordinateur. » Comme à la maison d'ailleurs ! Mes gestes sont toujours les mêmes, sauf que parfois je suis payé, comme les congés du même nom. Mais alors, mais qu'est-ce que je fous là ? Dois-je me féminiser moi aussi ? Chercher l'épanouissement de moi-même ? M'épanouir au travail et pourquoi pas aller à confesse au supermarché ? Il n'y a bien que les femmes pour avoir pensé que l'on puisse s'épanouir au travail. Ca se voit qu'elles ne sont pas vouées de toute éternité à travailler. C'est comme si je disais à une femme qu'elle s'épanouit en temps que femme au moment des souffrances de l'enfantement. Quoi que, c'est un mauvais exemple car j'ai déjà entendu ce genre d'âneries de leurs bouches même ! Ce qui est sûr, c'est que : non, je ne m'épanouis pas au boulot et ce n'est pas parce que mon boulot ne me plait pas, c'est lié à la nature même du travail, et à la nature humaine. J'espère que personne n'a de doute sur le fait  que je n'ai pas vocation à être employé d'une grande entreprise, qu'en vrai, je suis minimum prix Nobel. Qu'en vrai, ma vocation est celle du génie ou, plus précisément, de la sainteté. J'espère que tout le monde pense comme moi. Le travail qui serait la source de mon épanouissement n'existe pas, ni chef, ni président, ni chercheur, ni artiste, rien ne peut m'épanouir. Et comme je suis représentatif de l'humanité, il en est de même pour tout le monde. Pauvre monde ! En revanche, je l'avoue, je me divertis au travail. Tout m'amuse. Je me réjouis toujours à l'avance d'une réunion. Ce n'est pas tant pour le quart de vin que j'aurais à midi que pour ce que je vais observer. Le monde du travail aiguise ma curiosité, ces mini sociétés, ces systèmes qui s'imposent même à tout anarchiste potentiel sont fascinants car, ils imposent un fonctionnement, je veux dire : ça marche. C'est écrit donc c'est légitime. Pas besoin de second life pour vivre un jeu de rôle grandeur nature. Le travail m'amuse. Je joue à jouer à travailler, je joue au carré. Rien de plus amusant que de chercher une stratégie de contournement, chercher à donner suffisamment l'illusion pour faire ce que l'on veut. Opposer son intelligence au système, c'est jouissif quand elle est guidée par un intérêt quelconque et si possible honnête. Rendre sa désobéissance invisible au système, aux indicateurs et ainsi encore permettre à ceux qui nous entourent d'échapper aussi aux caméras. C'est comme un jeu vidéo en plein Kafka, c'est comme si Joseph K, devenu lucide, avait joué de l'absurde pour faire la nique, à qui donc ? A la concavité, au système, au livre ?

 

 

Suffisant et  non nécessaire

 

Travailler aujourd'hui peut d'autant plus être une source d'épanouissement que le travail a diminué sa place dans la vie de chacun. C'est trop facile. On relativise le travail et après on l'utilise à bonne dose pour l'équilibre, comme l'heure de marche que l'on se force à faire en descendant du bus deux arrêts plus tôt, comme le verre de vin rouge que l'on se force à boire chaque soir, comme les cuillères d'huile de pépins de raison que l'on mesure, comme les mots croisés que l'on se fait le dimanche, comme les films que l'on regarde pour pouvoir avoir un avis, comme les branlettes que doivent se faire les célibataires. Le travail comme le reste, c'est de l'hygiène. Car si le travail devient source d'épanouissement, il ne peut être aliénation. Je me suis égaré tout à l'heure en prenant au pied de la lettre les expressions contemporaines. L'épanouissement au sens moderne ne signifie pas qu'il faille être un passionné qui consacre toute sa vie au boulot. Tout est dans l'équilibre. Nécessaire mais pas suffisant. Et comme je ressens l'inverse ! Le travail est suffisant mais vraiment pas nécessaire. Ce qui est suffisant, c'est l'effort, l'acceptation de l'humiliation, mais heureusement, on peut trouver ça aussi en cultivant son jardin ou en cassant des cailloux au bagne ou en priant. On ne doit pas avoir la même définition de l'épanouissement, cela doit être ça ! Non vraiment, le travail ne peut être une finalité. Ce n'est d'ailleurs que lorsqu'il est vécu comme une contrainte qu'il est utile. Venant d'écrire cette phrase, je le regrette, car j'entends une cohorte de psychanalystes de machines à café, qui me disent : « Tout à fait, c'est ça ! Vous avez raison, pour s'épanouir, l'être humain a besoin d'une dose de contrainte. »  AH ! J'ai vraiment envie de crier, je suis incompris, inaudible, illisible. Mais viable. Partons du seul postulat valable : nous ne sommes pas d'accord. Deux, l'épanouissement, je m'en fous. Seul le salut me tourmente. OK ? Comme dirait Dantec à la télé à chaque fin de phrase. Revenons aux 35 heures, puisque ce sont elles que je voulais critiquer pour plaire aux libéraux jouissifs, friands de bons sens prêt de chez eux. Mais je ne vais pas parler du coût du travail, ni des charges patronales. Pas le temps. Les conséquences des 35 heures, c'est une relativisation du travail, rendu plus léger. C'est même étonnant que l'on parle tant de harcèlement, à l'heure où l'on peut se dire que de toute façon, jeudi soir, c'est fini, on ne verra plus le patron qui nous emmerde. Fini l'attachement naturel à son équipe de travail, à ses résultats, fini le qualificatif de maison pour dire la boîte, fini la confusion des casquettes, fini le continuum de vie, fini les soucis. Les loisirs, eux aussi nécessaires à l'épanouissement, rendent amnésiques et schizophrènes. « Moi quand j'ai fini ma journée, je tourne la casquette, c'est fini, je n'y pense plus, je suis en week-end, j'oublie tout » Bravo. C'est le concept deux en un. C'est la façon moderne de vivre plusieurs vies, et d'être redevable d'aucune. Pour en finir avec le changement opéré dans le rapport de l'homme avec le travail, il convient d'observer son rapport avec la revendication ou plus largement l'animation collective sur le lieu du travail. Avant, il se sentait citoyen, il ressentait qu'il avait des droits. On avait beau lui expliquer l'approche contractuelle de la chose, qu'il y avait un contrat de travail, que les choses étaient comme elles étaient, et que si cela ne lui plaisait pas, il pouvait aller voir ailleurs, il n'arrivait pas à se défaire de cette identité de citoyen. Il croyait pouvoir donner son avis sur la course de l'entreprise, les choix stratégiques etc. Il croyait que son chef lui devait des choses. Il était en pleine distorsion entre un extérieur démocratisé à outrance et un intérieur resté à l'ancien régime, on reviendra sur ce point dans le prochain paragraphe. Aujourd'hui quand on fait la grève, déjà, c'est en dehors des périodes scolaires, toutes zones confondues. Philippe Muray le notait non sans ironie dans son livre Moderne contre Moderne. Mais encore, on voit fleurir des motifs de grève tout à fait surprenants, et je les tiens là pour une tendance de fond. La nature ayant horreur du vide, c'est aux mêmes endroits qu'on revendique, mais ce n'est plus pour les mêmes choses. On peut privatiser l'entreprise EDF, sans arriver à mobiliser les agents plus d'une heure pour faire la grève en compagnie des retraités venus massivement défendre la maison. Par contre, ne vous avisez pas de couper la climatisation d'un immeuble, là c'est le droit de retrait illico ! La machine à café, cest pire ! D'ici que ce soit psychologique... Le problème avec la modernité, c'est qu'elle nous fait toujours regretter la modernité d'avant hier, celle que nous combattions déjà. On regrette le citoyen, celui qui donnait son avis sur les stratégies de la maison, et qui se voyait grand électeur de PDG. Comme dehors, le citoyen a muté. Il est devenu consommateur. Il vient d'abord au travail pour l'équilibre, l'intérêt des tâches, et les possibilités que cela lui donne de consommer grâce au salaire. Il y a des tâches que personnes n'a plus envie de faire car ce n'est pas valorisant ! Vraiment, je n'en suis pas là, je vous ai dis que j'étais prix Nobel, alors même un boulot de PDG serait humiliant pour moi, et autant que le reste d'ailleurs. Bref, les autres ne doivent finalement pas être comme moi. Ces consommateurs employés se foutent du devenir de la maison, ils préservent leur vie privée et retirent tout ce qu'ils peuvent de l'emploi qu'ils occupent. Leur temps de travail suit la logique des RTT. Les RTT, c'est le contraire des vacances. Ce n'est pas pour se reposer, c'est pour équilibrer, c'est encore de l'hygiène. Quand l'employé part en vacances, cela veut dire pour lui voyage. En bon consommateur de culture en manque d'imagination pour dépenser tout ce qu'il gagne. L'an prochain, il envisage de s'acheter un sauna pour chez lui, ce serait sympa, non ? Il raconte n'importe quoi Maximilien FRICHE ! Vous ne vous souvenez pas de mon avertissement en début d'article ?

 

De l'influence des idéologies dans le mode de management

 C'est un beau titre de thèse. Je me vois d'ici pratiquer monographies et comparaisons pendant quelques années dans les plus grandes entreprises de chez nous. Ce projet de thèse que j'aimerais mener m'amuserait encore et me sortirait légèrement de la nasse pour un temps. Je le réécris pour le plaisir : De l'influence des idéologies dans les modes de management. C'est classe ! Alors voilà, les employés ne sont plus citoyens, ils se sentent détachés du devenir de leur boîte, d'ailleurs, ils s'imaginent tous précaires, en capacité d'être viré, donc ce nouveau rapport avec l'employeur leur va très bien. Du coup, les patrons sont perdus. Ils ont toujours du retard sans pour autant être en gésine d'ailleurs. Ils imaginent que les employés ont besoin d'adhérer pour être productif. Et ça y est c'est lancé, on va parler culturel. Il faut changer la culture des employés, les faire adhérer aux projets de l'entreprise. Bien sûr que c'est débile et que cela ne marche pas. Bien sûr. Enfin, c'est surtout avec les ex-citoyens que ça ne marche pas, parce qu'avec les nouveaux consommateurs, il y a des chances. On va leur vendre de la niaiserie, de la bonne conscience gratos. L'entreprise a décidé de renforcer son engagement dans le développement durable, nous allons planter des arbres au bord du canal et nettoyer les abords des papiers qui traînent. Et si vous venez en famille recomposée, c'est encore mieux ! De qui se moque-t-on ? Après avoir bétonné toutes les villes et la télévision française, on se permet de faire la morale, pire de la vendre à ses employés et actionnaires : de la niaiserie durable ! Avec un sérieux de sainte ni touche, les dirigeants, managers intermédiaires et de proximité vont vous expliquer que quand même, l'entreprise ne peut pas se désintéresser du devenir de la planète, que cela fait partie des valeurs du groupe et que chacun doit en être porteur, et patati et patata. Celui qui ose ne plus faire de discrimination positive sur ses chantiers est un goujat. Merci d'installer un bungalow pour le vestiaire et les toilettes des manoeuvres féminines ayant le privilège de bénéficier de cette discrimination en plus. Où sont les soucis d'atteindre les résultats dans tout ça ? Où sont les soucis de faire de la richesse, raisons d'être de l'entreprise ? Qui s'intéresse à mes résultats ? On me juge parce que je n'adhère pas ! Je n'ai pas besoin d'adhérer pour faire bien mon boulot. Je ne veux pas m'épanouir au travail, et je n'ai pas besoin que l'on me fasse la morale au travail, l'idéal serait de se divertir à faire quelque chose de dégradant par rapport à ses souhaits et son intelligence, tout en rejetant complètement la stratégie de l'entreprise, l'idéal serait d'être reconnu uniquement par sa productivité. Malheureusement, il n'y a plus d'usines, depuis qu'on ouvre tous des mails derrière son ordinateur. C'est dommage que les entreprises n'aient pas accepté l'ultra libéralisme qui se profilait. Nous n'avions plus qu'à avoir une pure logique contractuelle entre employé et employeur, avec clauses précises liés aux résultats, des recours, des pénalités, comme un contrat de prestations de services ou un bail de location. Cela aurait été plus sain que de faire de la morale et de la vendre, cela aurait remis un individu au centre et non un consommateur ex citoyen. Tant pis. De toute façon, je ne suis plus libéral. De toute façon, je ne suis plus qu'un partisan du vote nul. Les votes blancs sont faits pour les prétentieux. Mais nous n'avons pas encore parlé idéologie comme j'en avais l'intention. Je pressens dans les grandes entreprises, une soviétisation rampante. En effet, l'administration jacobine reste encore un fantasme non exhaussé pour beaucoup d'entre nous. On aime les choses organisées, prévues, planifiées. Réussir par hasard n'est plus acceptable, c'est ce qui est écrit dans les normes qualité de management (ISO 9001 V2000.) Mieux vaut rater en l'ayant prévu que réussir par hasard. Montrez-nous que vous êtes capables de planifier, piloter, mesurer, contrôler. Montrez-nous les outils qui vous le permettent. Ne montrez surtout pas aux ayatollahs votre personne, riche de son expérience, d'un charisme, et d'une conscience professionnelle ou, même vos talentueux collaborateurs, ça ne servirait qu'à vous rendre douteux. Il faut que vous ailliez des outils, des plans de pilotage, des processus, des modes opératoires, des enregistrements documentaires, etc. L'ère du management par les outils, les méthodes, les secrétaires, les fonctions supports, bref la technostructure, revient en force. A côté les années 80, c'était de la pâle caricature de l'URSS, aujourd'hui, c'est justifié en plus par le monde extérieur qui subit l'inflation réglementaire, et c'est surtout justifié, car la qualité, ça se vend comme du vent ! L'entreprise était la seule subsistance de l'ancien régime. On écrivait une organisation faite de chefs et de territoires et cela fonctionnait sur le modèle souverain-suzerain, je te protège en échange de quoi tu m'obéis. La légitimité du chef venait d'au-dessus et de l'organisation qui prévoyait une case pour chacun. Je suis votre chef, je n'y peux rien, c'est comme ça, cela s'impose à vous. On avait même inventé la collégialité pour humaniser le seigneur des lieux. Je m'engage à écouter tous vos avis et à ouvrir un débat contradictoire avant de seul prendre la décision que vous vous engagerez à soutenir, cette seconde partie, on l'appelait solidarité managériale, ah, le saint collège ! Je suis vraiment nostalgique de ce que je vois disparaître, de ce management qui créait même jusqu'aux conditions de l'amour. Cette subsistance d'ancien régime est en voie de disparition sous l?influence des idéologies, et du jacobinisme international. La mode est au matriciel. Les managers s'occupent tantôt des activités, tantôt des ressources, et plus jamais de leur équipe de travail et des individus ! Et ce n'est pas par humanisme que je formule ces regrets, soyez en sûrs ! Aujourd'hui, la tendance est de se vautrer dans la qualité comme système virtuel, responsable de tout, comme le symbole d'un employeur intouchable. Chacun s'adapte et rentre dans cette contre-virilité, adopte des attitudes de putes. Ce n'est pas nous, les ayatollahs, qui t'enculons (je suis obligé de parler avec le langage imagé du bureau), mais le système dont tu sais qu'il est nécessaire. On pilote par la frousse de l'écart, tout le monde manque de courage dans ce management partagé en plusieurs, et tout le monde se met en copie cachée des mails qui remplissent leur journée. Tu comprends, je suis obligé d'agir comme ça, moi je m'en fous du reste, ce n'est pas moi ton chef, ce que je regarde moi, c'est l'indicateur. Mais alors, c'est qui mon chef ? J'écris comme un vieux. D'ailleurs j'en suis fier. Ce qui est important, c'est d'être vieux dans sa tête dès le début, avoir tout compris et d'attendre pour rien la suite. Allez, on peut rêver aussi, on peut avoir son fantasme de révolution culturelle, se nourrir d'espérance. Il y a d'autres modes après tout, on entend parfois : manager par les compétences. Ce doit être délicieux. Je mets la bonne personne au bon endroit, et cette dernière se débrouille pour atteindre le résultat qui seule m'importe. Je peux même imaginer choisir des personnes de confiance et puisqu'elle est compétente, je n'ai plus rien à prouver. Demandons au capitaine de choisir son équipe. Pour ce faire, développons une méthode de gestion par les compétences, des outils, des emplois dédiés, des normes en la matière, des évaluations objectives, des inter-comparaisons. Non vraiment, le monde du travail, comme le monde, est irrécupérable. Heureusement qu'il m'apporte distractions !

Publié dans friche-intellectuelle

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