Lettre fermée à tous ceux qui sont au courant

Publié le par Maximilien FRICHE

 

Chers addictifs de l'info,

Le temps du sevrage est désormais nécessaire. A vous nourrir tous les jours, plusieurs fois par jour, d'actualité, votre existence même se met en péril. Votre âme perd irrémédiablement de sa substance. A n'orienter votre conscience que vers l'actualité, le factuel à incidence collective, à force de vous maintenir au courant, de vous updater, la surface devient constitutionnelle de votre être, et cette enveloppe qu'est la conscience, représente de façon symbolique votre devenir de quote-part à un vaste contenant collectif. Rentrons dans le mécanisme pour mieux percevoir la mise en oeuvre du consentement à la négation de l'être créé libre, dans l'acte de consommation d'actualités.

 

Pensé par le système dont on est l'origine

 

Dire qu'il se passe quelque chose à chaque instant, chaque seconde et qu'il ne m'arrive rien de national dans ma vie ! Dire que je ne suis pas là où ça se passe. Pourtant, j'habite le centre d'une grande ville et je ne voudrais pas que l'Histoire du monde me passe sous le nez. Je veux pouvoir dire j'y étais ! A qui ? Je ne sais pas. Pour le moment, je me parle. J'ai participé au grand tout. Il y a la queue dans les manifestations, il n'y aura pas de la place pour tout le monde. Après avoir voulu enrichir le travail des ouvriers, voilà que l'on a intéressé les ploucs à l'avenir du monde. Après avoir rendu l'ouvrier complice de sa transformation en matière première, après avoir obtenu son consentement, voilà que l'on permet à chacun de rentrer dans le virtuel, par leur propre conscience d'appartenir au monde et de vivre l'Histoire. Votre psychologie est une petite image du tout sociologique, elle est sa transcription. Voilà que je me pense tout seul. Puisque j'ai incorporé le monde que j'ai pensé. Même si c'est moi qui me pense, je deviens de toute façon un être pensé par sa propre production. Dans ce cercle vicieux où je m'avale par la queue comme un serpent, dans cette logique où je suis mon propre trou noir, ma propre anti-matière, mon anus, bouche ouverte, l'intérêt que je porte à l'info apparaît comme un symptôme caractéristique et pathétique de la fin de l'être créé libre. Aujourd'hui on s'enfile tout seul dans un ultime et pathétique théâtre de la dissolution de l'individu, dans un tout qui pensera pour lui, en lui ayant conféré les sensations de la liberté.

 

20h00, Google, France info, le Monde, 20 minutes et vous dans tout ça

  • Je reçois au café du coin, au milieu de mon marécage de pensée, plusieurs phrases à la suite l'une de l'autre, d'une traite. Ce sont des infos. J'y mets dans ma tête la ponctuation et reconnais les phrases qui racontent le monde, celui des autres, le mien.
  • Je prends une info de façon rituelle, dans mon bain, à mon volant, au petit déjeuner, au dîner avec Claire Chazal, en six minutes avant la distraction... très bien. Chaque chose est en devenir, comme chaque jour, le feuilleton peut continuer. Il y a toujours une suite et je suis l'actualité. Je me tiens au courant. Je suis l'actualité et j'aimerais bien la rattraper, voire me mettre juste devant.

 

Mais un jour, je prends conscience de la non discontinuité de l'Histoire. Je prends conscience que des choses se passent entre deux, qu'il y a un fil de la discussion. Je ne voudrais pas louper des choses. Entre les deux moments rituels, que se passe-t-il ? Le pape est-il mort maintenant ou est-ce que j'ai le temps d'aller faire une course, je ne voudrais pas l'apprendre de la bouche d'un autre que le journaliste, la voix officiel, sinon c'est un peu comme regarder un match en différé et avoir le résultat. Et puis l'autre, qui a le privilège de nous instruire sur l'actualité du monde, sa toute dernière mise à jour, arbore un sourire qui vous largue, vous êtes has been, enfermé dans le monde de tout à l'heure, d'il y a tout juste une minute. T'es pas au courant ?! Tu n'appartiens plus au monde ? Il faut vite raccrocher les wagons, sinon les raisonnements que l'on va produire n'auront aucune validité. Car le but est là. Avoir son idée sur le monde, son avenir, sa trajectoire, la conjoncture... le but est là, donner l'illusion à l'être crée qu'il peut produire librement des raisonnements en continu, en phase, avec un style blasé littéraire. Nous devons être en capacité d'analyser la boîte dans laquelle nous sommes, nous en échapper virtuellement, et en faire la synthèse en la projetant à plat dans les deux dimensions de nos idéologies, pour les discussions mondaines mais surtout, pour se trahir en tant qu'individu. La volonté de juger le monde en temps réel ne nie pas notre appartenance à ce monde mais correspond à une collaboration pleine de notre personne à la négation de notre liberté. On se met au courant pour confirmer son analyse ou en produire une nouvelle, qui définit des déterminismes, comme on respire. Ces déterminismes étant forcément extérieurs et hasardeux, il ne nous reste plus qu'à conceptualiser le chaos et négliger l'individu autan qu'un organe soumis à une chimie. Qui aurait dit qu'une simple compulsion, qu'un simple besoin d'info, de voir le monde en entier et de s'y voir dedans, nous mènerait à cette obscure complicité avec le diable? pourtant, ayant lu le journal de ce matin, nous serons contents d'échanger avec un ami sur ce 11 septembre, nous serons contents d'avoir déjà repris à son compte les comparaisons qui nous semblaient les plus parlantes, nous serons contents d'identifier des causes et des conséquences évidentes. Vous fantasmez en secret sur la possibilité de vous télécharger de la culture, pour incorporer le monde dans votre personnalité, pour les bons mots. C'est l'individu qui se digère en consommant. Que se passe-t-il ? Qui est mort ? D'ailleurs comment va-t-il ? L'abbé Pierre est mort ! Vous n'y croyez pas. L'abbé Pierre était un homme, l'homme est mortel, l'abbé était mortel. Vous jouez candide devant votre syllogisme. Vous êtes capables de vous étonner qu'un vieil homme puisse mourir, et vous êtes capables de ressentir de la tristesse, vous êtes capables de croire que vous l'avez connu. C'est quand même un comble d'aller chercher si loin pour vivre ce genre d'événements, la mort se fait toujours proche, nous n'avons pas besoin des infos pour la sentir. C'est une chose qu'on est amené à vivre de prêt sans avoir besoin de cette vie par procuration généralisée que chantait un chanteur français de variétoche. On en voit, avec leur personnalité raffinée, déclarer que cela leur fait quelque chose quelque part, tel événement. C'est que l'oeuvre est accomplie, la virtualisation est complète. Combien sont fiers d'être du même avis que tous ceux qui sont dans la tendance, avec cette fichue prétention d'être subversif, fier d'avoir produit une morale qui nous met tous dans le camp du bien. Et comment vous allez réussir à vous dire que vous êtes concernés. Et comment, dans une espèce de prophétie auto réalisante, cette actualité va devenir un déterminisme de vos comportements, votre action, et comment, au final, vous allez devenir cet élément constitutif de ce monde que vous avez pré analysé et pré-digéré. Fuite d'âme ? C'est le minimum constaté pour un homme qui change de nature. Le monde que vous avez produit, vous a engendré, comme un vomissement continu - stricte correspondance du serpent se bouffant la queue quand vous vous alimentez de votre propre culture. Il vous faut revendiquer d'être à la marge du monde, absolument pas concerné et finalement pas même intéressé par ce qui se passe, tout juste amusé, pour garder férocement votre nature humaine d'individu. Libertaire ? Oui, mais de Tradition !

 

Du consommateur au producteur

Vous êtes des consommateurs d'informations, et vous produisez des raisonnements. C'est normal, c'est comme monsieur tout le monde. Vous êtes branchés 24h/24h à France info, à google, guettez les dépêches Reuters ou AFP, vous compilez et comparez en temps réel. Vous vous êtes alors trompé de métier. Et cette projection dans le néant de l'instant est le reflet d'une réelle perversité, c'est à dire d'une collaboration active à votre propre perte. Vous êtes comme des gens s'apprêtant à traverser une route, regardant à droite, puis à gauche, puis à droite, puis à gauche, et sans fin, bien que faisant de tout petits pas sur la chaussée, pas chassés. La dépendance est là. Et comme à chaque fois, on retrouve le piège du mal, vous avez commencé par trouver du plaisir et avez même joui et maintenant, vous retournez en pèlerinage dans le mal par compulsion, votre boulet chevillé au corps vous donne des réflexes. Attention à l'overdose d'actualités ! Attention aux multiples ruses qui feront de vous un fan d'un type d'actualité, c'est à dire, qui vous conféreront une flatteuse personnalité bien actuelle, standardisée, originale comme les autres, pour mieux vous hypnotiser par basse flatterie. Fan de l'actu internationale, monde diplodocus et courrier international (sera le genre humain.) Attention à l'ultime ruse qui vous donnera les sensations d'être un être libre et créateur... C'est là notre faiblesse, celle que l'on partage tous dans la chute. L"idée que les journalistes sont aussi mauvais que nous s"inverse sournoisement en l"idée que nous sommes aussi bons qu"eux, en fin de compte. Et en plus, cela semble tellement facile. Il suffit de lire et d'être doué en analogie moderne, en contrefaçon d'idées répandues. Ainsi, sur internet, dans le réseau, sur des blogs, chacun passe du consommateur avisé au producteur, de celui qui s'y connaît, expert en critique de l'information à chroniqueur mondain de son quartier de toile. C'est l'utilisation et le retournement sans fin des concepts identifiés par les communistes clamant que le capitalisme est l'exploitation de l'homme par l'homme et faisant à l'envers la même chose. C'est le vieux principe de rapports entre prédateurs dans une même chaîne alimentaire; d'autres images moins flatteuses peuvent encore me démanger. Chacun y va de son petit commentaire sur la même actualité en partage, en même temps, chacun commet son article teinté d'ironie sur le même événement. Maville.com fait fureur. On n'attendait que moi et mon avis et, les avis : c'est contagieux. Plus c'est médiocre, plus cela donne l'idée à chacun qu'il peut faire aussi bien. Mais ce n'est pas ça qui est grave, mais plutôt l'homme qui se dénature en glissant dans la modernité qui ne fait que s'illustrer dans ces manies de s'ériger chroniqueur de l'instant, du maintenant, thuriféraire d'une race dénaturée et humaniste, méprisable, instantanée (comme le chocolat). Ainsi, sur Agora vox, le site de la liberté d'expression du peuple, chacun s'efforce d'avoir un avis, de balader son ironie sur les derniers faits marquants. Pour que vos sites marchent, il faut se renouveler rapidement, c'est comme la mode, il faut qu'il y ait tous les jours du neuf. Comme vous êtes condamnés à être dépassé autant que cela soit par vous-même. Ainsi l'opinion se prend en main et se fabrique toute seule. C'est les francs maçons qui doivent se sentir inutiles ! Tout le monde rêve de collaborer à l'information des masses, une intelligence commune pour la manipulation de tous. Chers blogueurs, homologues, informateurs d'un morceau de masse, vous jouez à vivre. Vous avez pris au sérieux l'Histoire et son cours, vous avez cru à tout. Vous vous êtes dit : "moi aussi je peux" comme un enfant voulant rentrer dans le cercle. Vous ne saviez pas que ce qui s'y passait n'était pas ce que vous perceviez de l'extérieur. Vous conférez une existence au néant, vous lui sacrifiez votre existence.

 

Le Diable d'hier et d'aujourd'hui : toujours à la mode

Je vais y aller fort maintenant. Non pas que le fait de consommer ou de produire de l'info soit le mal absolu, mais plutôt un aspect comme beaucoup d'autres de la mutation moderne. Et cette mutation, c'est le retour sur la création, l'oeuvre du diable. Pas de quoi s'alarmer, c'est très banal. Depuis toujours, le projet du diable est de revenir sur la création. L'existence du diable étant conditionnelle, c'est-à-dire non libre, ce dernier a besoin de notre collaboration. Comme Le communisme avait besoin d'anticommuniste à haïr, comme les anti-racistes ont choisi de détester des racistes, comme les différentes fiertés du moment ont besoin des phobies pour exister, le Diable a besoin des créatures pour accéder à l'existence. Il en a besoin doublement. D'abord comme un virus a besoin d'un corps pour le porter. Et nous sommes tous porteur du mal et même du mal absolu. Deuxièmement, parce que notre destruction en temps qu'être créé est son but. C'est-à-dire qu'il lui faut des hommes à détruire pour exister et donc son projet de revenir sur la création le pousse à maintenir une création à l'état de résidu pour exister de façon perpétuelle tant qu'il y aura des hommes (à détruire.) C'est comme un feu, sans matière ni substance, il existe pourtant au moment où il détruit des arbres. Quand il n'y aura plus rien à brûler, il n'y aura plus de feu. Au début, le diable pour revenir sur la création disposait d'une batterie de choses : cataclysmes, épidémie, guerre, etc. Aujourd'hui dans notre monde moderne de consommateurs, on ne se fait plus la guerre. Nous sommes en paix, la paix des marchés. Il lui faut donc être plus subtile, s'adapter à notre nouveau visage et se mettre à la mode. Si la ruse était désormais non pas de détruire les hommes mais de changer leur nature de sorte qu'ils ne soient plus des êtres créés libres. Et voilà nous y sommes. Il y a des fuites d'âme. L'homme moderne est aplati dans le double vitrage de la vitrine des sociétés, profil écrasé, passe partout. En se projetant dans le présent toujours actualisé, en conférant aux collectifs une existence, aux personnes morales une personnalité, en participant à l'érection de mondes les comprenant, l'homme et la femme modernes font le choix de sacrifier leur individualité, pour ne plus souffrir la vie. L'appât, comme toujours c'est l'apparence, la ressemblance. En producteur de mondes, on se croit libre, sauf que ce que l'on crée, nous contient. Cette révélation ne fera pas réagir, car alors la seconde phase est en marche, celle de finalement trouver du confort à être pensé (plus d'ailleurs qu'à se savoir aimé.) Alors, chers addictifs de l'info, chers tous ceux qui sont au courant, vous vous dites que je dramatise, que je ne vais pas bien, que même s'il y a un peu de vrai, ce n'est pas nouveau, et sauf à dire d'opter pour la vie des Saints, que pouvons nous être ou faire ? Je vous réponds simplement, que la modernité a imité le bien. S'intéresser au monde n'est pas coupable tout de même ? Certes non. On n'est pas non plus coupable de la mondialisation, de la planète village ? Certes non. Mais on n'est pas obligé de se sentir concerné. On n'est pas obligé de s'illusionner. Pas de nouvelles, bonne nouvelle ! La Réaction n'est pas "au courant" de ce qui se passe dans le monde. Elle en a l'intuition de toute éternité. Nous savons déjà tout, alors on peut bien nous raconter des choses de l'autre bout du monde, nous sommes prêts à y croire et la nouveauté, c'est que cela ne change rien à ce qui est Vrai. Ce que je vous reproche, c'est de marcher à fond, de vous fabriquer une posture.

Publié dans friche-intellectuelle

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