Libres livres

Publié le par Maximilien FRICHE

Seul le Verbe existe
et je ne suis rien 
La chair faite Verbe

Pourquoi écrire ? Voilà la question qui taraude tout être pensant. Excluons dès maintenant des raisons liées à l'épanouissement personnel, la production d'une morale ou, à de la consommation de culture. Excluons ces mauvaises raisons d'écrire où l'on trouve la jouissance, le confort, l'orgueil, et le marché. Excluons les raisons nées de l'absurde et de la nécessité d'avoir un passe temps, pour occuper le corps avant la mort. Nous osons assumer notre soif d'absolu. Nous cherchons à écrire la Vérité, nous tentons d'écrire l'infini de la pensée. En effet la pensée est infinie, c'est à dire qu'elle a ça de semblable avec l'éternité, qu'elle ne peut être complètement atteinte. La pensée est infinie, cela signifie qu'est est totalitaire, supérieure à tout. Il s'agit donc dans un écrit de traduire la pensée, ce qui constitue un échec 'sans cesse recommencé.' La vitesse de la pensée est la vitesse infinie donc maximale, indépassable. La pensée est donc autant contenue dans la vérité qu'elle contient la vérité, elles sont comme épousées et distinctes. Ecrire serait donc traduire la vérité, en dessiner un morceau, rendre témoignage de son existence. Sauf que de l'humiliation de ne jamais écrire la Vérité, de manquer en tout la cible naît un risque d'écrire sa vérité, une vérité. C'est la tentation du relativisme où on prend la lumière difractée par le prisme de l'écriture pour la lumière elle-même. C'est le risque de substitution de la Vérité par sa projection terrestre, c'est aussi le risque de remplacement de la lumière par son empreinte, c'est à dire son ombre, ce ciel en creux (Barbey d’Aurevilly.) Et nous tombons de nouveau sur les mauvaises raisons d'écrire. Il faudrait ne s'en tenir qu'à l'humiliation et s'en réjouir quand à la relecture, elle surgit. Ecrire la vérité et échouer et ainsi en témoigner. Ou plus exactement, un livre serait une réponse, un accusé réception pour faire savoir que l'on perçoit la vérité en pensée, qu'on en est habité. Dès lors, il ne faut voir le livre que comme de la chair faite verbe, une réponse, un accusé de réception du message du créateur.

 

L'existence des livres.

Le texte, une fois maillé, construit, devient objet. Dès la relecture, il manifeste son indépendance avec la chair qui l'a fait naître. C'est à dire qu'il ne se conduit plus comme un organe de l'auteur mais comme un objet familier. Cet objet va dès lors présenter une résistance à l'auteur lui-même. Ce dernier buttera sur les mots, sur les sons, sur les limites même de la chose. La dissemblance sera effrayante. C'est que cette chair faite Verbe, ce verbe maintenant est destiné à la liberté, même s'il n'est pas vivant, c'est sa liberté qui lui confère une existence potentielle. Comme quelque chose qui présente un risque et qui ne se réalise qu'en cas d'opportunité. Le papier présente un potentiel calorifique important, le texte prend feu lors de la lecture, il existe alors. Il existe seul, comme un objet rebelle pour son auteur. Le texte est un réservoir de chaos. Le texte est un virus qui s'activera au contact du lecteur qui y consentira. De cette contamination on ne tiendra nullement responsable l'auteur qui ne maîtrise plus rien, à qui tout échappe. Il ne nous fera pas croire qu'il a tout mesuré d'avance et qu'il tire encore les ficelles. Il ne nous fera pas croire qu'il est Dieu, lui cette chair prétentieuse ! Le lecteur s'en trouvera altéré, il aura incorporé à son être le texte dans une individuation en construction infinie, le texte aura agit de façon unique et non reproductible dans le lecteur. L'auteur ne doit pas se soucier de cet effet, ce n'est pas lui, c'est le livre qui en est la cause. Il n'a rien à voir dans cette histoire là. Qu'il se contente d'écrire autre chose, pour toujours formuler son accusé réception comme une lettre à l'adresse de Dieu, pour la louange de Sa gloire.

 

 

 

 

 Les auteurs n'ont aucun droit

 

Si les livres ont une existence qui se manifeste dans l'effet qu'ils produisent sur les individus c'est parce qu'ils ont pour motif et référence la Vérité. L'auteur se contente donc d'écrire une action de grâce. Nous n'allons tout de même pas reconnaître une paternité sur une chose qui se contente d'être une réponse. On ne se rend pas propriétaire d'un 'merci' ou d'un 'bravo', ce serait opérer une translation du regard de l'oeuvre vers les applaudissements. L'auteur se contente d'écrire les applaudissements. Ces derniers obtiennent une existence autonome lorsqu'ils percutent un individu. Voilà tout. Donc pas dauteur car pas d'oeuvre, mais uniquement la louange de l'oeuvre, l'accusé réception, comme c'est écrit plus haut. S'il n'y a plus d'auteur, il n'y a par conséquent plus de droit sur la chose écrite. Le droit d'auteur devient dès lors une absurdité et son commerce une obscénité. Le fil qui relie encore l'auteur à l'objet est l'intention, le dessein de l'homme, l'accusé réception, de faire savoir comment l'homme a compris le fonctionnement de l'économie du salut. Alors inutile de parler des fiches de lectures qui analysent et dissèquent l'auteur pour mieux comprendre le texte et atteindre des sommets d'érudition. Inutile d'étudier les biographies et d'en conclure des choses. Inutiles de produire des séries de raisonnements sur l'influence de tel ou tel événement sur l'écriture. Même si c'est vrai, cela ne sert à rien et renforce l'anthropophagie, cette façon de prendre du plaisir à consommer les productions humaines, sa propre culture, son reflet, cette jouissance où nous disparaissons comme un produit, cet orgueil de race (humaine.) Rangeons nos fiches de lectures, et renonçons à s'intéresser à l'auteur, à sa vie. Renonçons également à lui demander son avis sur ses propres lignes. Elles lui sont autant étrangères que pour n'importe quel lecteur. N'en étant pas propriétaire, il ne détient pas la vérité sur son texte. Son avis, même pertinent, n'a pas de légitimité sur le texte, objet créé libre. Et pourquoi pas considérer que l'auteur a forcément tort lorsqu'il parle de ses écrits ? Ce serait une hypothèse saine  qui me réjouit à l'avance. Les critiques eux-mêmes changeraient peut-être leur regard d'évaluation de la performance et commenceraient à parler de lecture. Donc si nous nous rassemblons : le texte est un objet libre, on ne peut donc en être propriétaire, il n'est pas une oeuvre puisqu'il n'est que louange, il n'y a ainsi pas d'auteur,  donc pas de droit d'auteur et enfin de toute façon, l'auteur a forcément tort.

 

L'humilité de Dantec

Maintenant que notre utopie de l'écriture est décrite, comment en tirer une façon d'être dans ce monde moderne. Comment continuer d'avoir l'ambition d'écrire la vérité et accepter la vocation libre du texte qui est d'être lu ? Car si le livre n'est pas lu, il n'existe pas, même fini, il reste à l'état d'ébauche, c'est à dire d'organe. Le monde moderne nous accule à faire preuve d'intelligence, c'est à dire à prendre les armes et à combattre. Ce combat doit se faire dans le seul et unique but de permettre l'existence du livre qui est une expression de la Vérité. Une façon de faire est d'épouser la modernité dans ce qu'elle a de plus vulgaire, dans sa mise en scène, dans son art du spectacle. Si le monde nous impose pour faire exister un livre, qu'un auteur existe de plein droit, et qu'il cause bien de lui-même et de la chose, alors il faut que l'auteur fasse lui-même partie de la chose. Il faut en créant le livre, créer l'auteur. Fondre l'intention de l'être dans une image de marque, un pseudonyme en vitrine, recto et verso identique. Il s'agit de mener un jeu avec la société de masse, c'est la stratégie de retournement des armes contre ceux qui les portent. Créer une personnalité porteuse de l'oeuvre, qui devient un organe du livre. Il s'agirait en quelque sorte que l'auteur ainsi imaginé ne soit qu'un effet loupe porté sur le livre. Le vrai auteur deviendrait ainsi esclave de l'objet créé pour le sauver, et en même temps, d'ailleurs se sauver. Et c'est comme ça que je vois l'écrivain Maurice G. Dantec, si jubilatoire dans ses interventions vidéo et audio. Il ne joue pas un rôle comme certains disent. Il n'existe pas, il n'est qu'un organe du livre, créé en plus pour son service, un appendice moderne pour garantir l'existence du livre dans le monde. Ainsi il se donne en pâture aux lecteurs, en appât. (Ce qui irait dans le sens d'une élection de Dantec ...) Ainsi le site de Dantec est construit de manière à créer du mythe, mais dans ce mythe, Dantec n'est qu'un produit. Dans une inversion significative, l'être auteur devient produit pour que l'objet prenne vie. La société moderne n'y voit que du marketing, et c'est gagné, le livre existe !

Publié dans friche-intellectuelle

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christophe 09/05/2007 18:17

tres rafraichissant la lecture de tes lignes