Notre ridicule en offrande

Publié le par Maximilien FRICHE

 

 Dans ce texte tout ma muse 

 

La lettre comme genre de référence

 

 L’écriture doit être l’expression d’un amour, comme la manifestation du ridicule de l’amoureux. Il ne devrait pas y avoir de texte en soi ou pour soi, pour s’exprimer, pour se faire du bien. Bien dans son corps, bien dans sa tête, bien dans son texte, tout ça n’est ni un préalable, ni un but. Il n’y a d’écriture vivante que la lettre. Et c’est de ce genre que doit découler toute la littérature. Attention, je ne suis pas en train de faire un retour vers le romantisme plaisant, je veux simplement replacer un point d’attraction pour la bonne gravitation du texte, voire, sa transformation en météorite, se précipitant à sa perte, dans un baiser mortel, quand la vérité a été approchée au point d’obliger l’écrivain à ne plus écrire du tout. Ecrire c’est se choisir une reine. Ecrire, c’est se réduire à du consommable. Il ne s’agit pas de se transformer en usine. Je tiens absolument à borner de toute part le projet d’écriture, qu’il ne soit jamais récupéré par les hérésies modernes et contemporaines. Se transformer en consommable, c’est se faire offrande. Offrande jusqu’à dissolution de soi, oubli, disparition c’est à dire, le contraire du cadeau qui va jusqu’à devenir centre de production, usine à texte, camp. Tout roman devrait initialement être le projet d’une lettre. Imagine, mon cœur, ceci, pour toi. Vois comme j’accepte le ridicule pour te plaire. Une muse qui aspire l’être plus qu’elle ne l’inspire. Une muse à qui l’on en veut autant qu’on la désire. Et le sens du sacrifice nous pousse à aller à la ligne, il économise notre souffle. Il faut écrire en imaginant la lectrice qui lira, celle qui électrisera le texte. Evacuer tout de suite tout art de la flatterie, se faire offrande, n’est pas vouloir plaire à tout prix, c’est se donner entièrement, se perdre, en étant conscient de sa médiocrité, de son mauvais goût. Et, seule, la souffrance née de ce sacrifice devient digne de lecture. C’est seulement dans ce geste de funambule, à un pas du ridicule comme de la mort, que se trouve l’expression d’un don dans notre chair. Le ridicule est risqué. Quoi de plus beau qu’un enfant maladroit qui offre un collier de nouilles en sachant que ça ne vaut pas l’or que sa mère porte déjà autour du cou ? Tout offrir dans la conscience d’être mauvais goût, voilà ce qu’est le geste d’écrire.

 

 Je t’aime comme je respire

 

 Parce que nous n’avons été créés pour aucune raison et uniquement par amour, nous sommes dépositaires de ce souffle conteneur, de cette enveloppe de sentiment. Nous aimons avant d’avoir trouver quelqu’un à aimer. On dit « je t’aime » à un oreiller avant de s’endormir. Il y a cette sensation d’avoir trop d’air dans ses poumons, d’être asphyxié par trop d’oxygène, la condition de vie. La déclaration d’amour est ce moment de projection totale, hors de soi, de ce contenant, cette capacité d’aimer, c’est elle qui insuffle au cœur de l’écrivain le sens du sacrifice. La littérature est alors l’ultime possibilité de s’offrir. Non pas dans un romantisme humanitaire, mais avec l’oubli de l’auteur, sa disparition dans la chimie de l’offrande. Pour se dissoudre dans un objet électrique, à brancher à la lectrice. Il faut encore se mettre à genoux pour livrer sa récolte, voilà ce que j’ai fait de ce qu’on m’a donné. Pour accepter l’humiliation d’être lu, il n’y a que l’amour de la lectrice. N’étant pas étranger au pêché originel, je ne peux être qu’humilié d’être nu, lu. Je ne suis plus l’enfant créateur du collier de nouilles, je suis l’adulte également créateur du collier de nouilles. Par amour pour toi, j’accepte d’exister. Et mon écriture se tend vers le fantasme d’une lecture bienveillante ou amoureuse. Je pousse plus loin mes combinaisons de mots, fais feu de toute intelligence. J’essaye de n’avoir aucun reste au fond de moi après l’opération chimique, après la transformation en livre libre. Je vous dis, l’écriture n’est pas sur la réserve, elle est sacrifice.

 

Mettre l’absolu en soi

 

Cette démarche d’écriture n’est pas moderne tout en l’étant davantage. Le projet moderne semble être : s’exprimer. Cela fait partie des choses dites importantes, importantes pour être bien. Tout projet esthétique converge vers ce trou noir de l’utilitarisme. On jette dans le trou pèle mêle l’écriture, les arts plastiques, le théâtre et même les religions. On aimerait tellement définir les religions comme des humanismes dont la mission est de produire de la morale, on aimerait tellement voir les religions comme des usines. On écrit maintenant comme on se soulage, pour que cela fasse du bien (pour l’empire du bien ? Cf. Philippe Murray.) Il faut donc s’exprimer, se mettre dehors, à la vue de tous, en exhibitionniste, fier de son pêché originel. Un livre est réduit en thérapie pour l’auteur, en exemple pour les lecteurs. D’où le droit démocratique, reconnu à chacun à produire son morceau de masse, à se soulager, du moment que tout le monde s’y retrouve. L’intérêt de cette modernité, est qu’elle dessine à merveille, rend visible, le mal qu’elle entoure, autour duquel elle se masse pour chuter. Ce qu’il faut adopter, c’est un contre-projet. Ne pas s’exprimer du tout. Ne pas produire du moi à l’infini, mais s’offrir d’un coup, en un seul morceau. Pour se faire, il s’agit d’intérioriser l’absolu. Ne pas s’exprimer, mais faire rentrer l’absolu en soi ou plutôt, le reconnaître là où il est déjà. Il s’agit de s’imprégner d’une exigence extérieure et supérieure. Trouver la muse au bout de la ligne, à la page suivante. Cette muse, d’autan plus efficace qu’elle est inaccessible. Cette muse parfaite, pour laquelle vous êtes indignes. Cette muse à qui vous n’arrivez pas à en vouloir, car elle pose encore le regard sur vous. Cette muse à la fois créée et parfaite, posée très loin de vous, sans autres obstacles entre elles et vous que cette infinie distance. C’est aussi pour la Sainte Vierge que vous écrivez. C’est parce que vous savez qu’elle va vous lire, que vous acceptez ce sacrifice, ce ridicule. Ce n’est qu’un essai d’ailleurs. La Sainte Vierge vous aspire. Et vous étaler des propos, une proposition honnête faite à la louange de la création.

 

Chaos créateur

 

Le livre est donc cette lettre d’amour faite à la Vierge. Dans tous les cas, si on n’a pas encore identifié son visage, c’est encore une lettre d’amour faite à une reine. Il est intéressant de considérer l’amour comme un chaos nécessaire à la création. C’est ce qu’illustre La prière (éditions le manuscrit.) L’amour est ce chaos qui arrive encore à casser l’homme moderne, à lui ouvrir les yeux, à lui montrer sa mort en relief. Le livre gigogne parle de cet amour, chaos introduit dans l’homme pour son salut. Le livre lui-même est résultat du chaos, offrande morte née rangée en rayons. L’écriture, comme sacrifice, est un acte créateur qui se réalise, s’électrifie, lorsque la muse lit le livre. Cet acte est donc voué à l’échec, à une vie de peu d’intensité. Et le plus souvent, notre sacrifice se transforme en ridicule. Le funambule tombe, mais sa chute est stoppée par un harnais de toute sécurité sous les rires de tous les démons modernes. Le livre n’existera jamais. Sauf si on reconnaît dans la Vierge la véritable muse (renvoi vers la contrelittérature.)

Publié dans L'âme et sa vague

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Bob de Bievres 24/10/2006 18:42

L'image est l'expression de mon amour tel un bouquet de rose et l'écriture est la carte d'accompagnement...