KAMIKAZE

Publié le par Maximilien FRICHE

Peu glorieux


Je ne cesse de creuser ma peau, de déchirer mes chemises, de m’ouvrir la chair, de déboutonner mes vestes, sans jamais tomber sur le boum boum, sans jamais trouver le tambour de mon être en galère. Je tâtonne dans le poisseux sans arriver à isoler mon centre creux. Jeune homme méticuleux, mon obsession risque de tourner au carnage. J’identifie du bout des doigts et dénombre ce qui m’appartient encore, dans ce ventre en vrac. Personne ne comprend vraiment ce que je fabrique. Les gens ont arrêté de crier pour comprendre. Le monde dans sa globalité va finir par me lâcher. On croit que je me sacrifie, en réalité, je cherche mes mots. C’est moi qui ai été volontaire pour cette frappe chirurgicale. Je voulais rentrer dans l’Histoire, faire de ma chair quelque chose à raconter. Kamikaze de la dernière heure, mon échec est tout relatif, ma survie n’est que temporaire. Je baigne dans mon contenu, ma ceinture d’explosif m’a creusé un trou précieux, riche d’un fouillis de lacets, aux reliefs caillouteux, aux couleurs bouillies, rassemblés au même milieu. Je passe du rouge au brun insensiblement. Je ne bouge plus que dans ma tête, je ne parle plus qu’avec mes mains.  Mon corps morcelé va faire les gros titres des journaux.

 

Les battements aléatoires de mon cœur me font croire à une possible deuxième explosion. Cela compte à rebours depuis l’éternité que je veux rejoindre. Dans l’attente, je participe peu aux choses du temps réel, je me repasse le film, parce que c’est allé trop vite, je rembobine aussi pour revivre les mêmes stress. Il faut bien pimenter la certitude de mourir. Ma tête dodeline comme celle d’un vieux dégénérescent, dans une négation entretenue par la douleur perpétuelle dans mon corps. Peut-être n’ais-je tué personne d’autre que moi, car le liquide que j’ai sur moi me ressemble comme deux gouttes d’eau. Pas grave. La mission est quand même accomplie, car mon attentat était dirigé contre l’espèce humaine, et, j’en suis. Si je pouvais rire derrière ma grimace de douleur, je ferai mon coming-out, j’en suis, de l’humain, de cette race minable, de l’indigent content de soi, du corps piteux, de l’incarné. Mon âme est comme un ongle qui pousse de travers dans la chair de mon doigt qui me sert de crayon, puisque je l’ai trempé dans l’encre éternelle de mes entrailles. Je vais vous dessiner un mammouth avant de mourir pour la gloire de l’évolution de notre race sortie des grottes de l’histoire pour arriver en toute fierté à afficher ses droits inaliénables. Je mérite un acharnement thérapeutique pour que l’on comprenne mes motivations. On a quelques questions à me poser. Je rêve en mourant. Je me raconte la bouche ouverte. Je suis une parole vivante, je suis un roman puisque je vous nie dans votre globalité. Mon attentat contre l’espèce se pose en germe face à votre marécageux regard.  Si je me déteste tant, c’est que je vous ressemble trop. Ils ne peuvent s’imaginer les dernières phrases qui me passent par la tête au moment de mourir. Je me suis entièrement mis dans mon explosion, tout est écrit, non seulement moi, mais le monde, la création. Tout est dit dans un suicide, tout y est contenu, même Dieu.

 

Chaque coup intérieur dans ma poitrine est une prouesse. Je m’applaudis de vivre encore, de prolonger l’inutile pour que l’humiliation soit complète. Tout gâcher, dans un retournement de la créature contre elle-même et non contre Dieu, utiliser toutes les grâces contre le projet de Dieu, voilà bien l’ultime acte littéraire. J’ai voulu me muter en lettre d’adieu. Ce n’est pas en tant qu’individu que je me donne la mort, mais en tant que fractale de la masse. Je suis le gâchis de Dieu. Je sais que je vais finir par Le faire pleurer si je continue. Kamikaze d’opérette, mon but est que l’on rit de la création. Je me suis pointé tout à l’heure, tout fier, habillé pour sauter, au cœur d’une foule en beauté, du samedi après midi. Je me suis planté bien droit comme un pivot, comme un épouvantail de potager, j’ai fait un geste brusque et un enfant et un chien ont aboyé.  Une zone de vide égale à deux corps s’est créée autour de la verticale, la science est magnifique puisque ça a fait comme des ronds dans l’eau. J’ai donc été contraint de me faire exploser, puisque la scène avait commencé. Je n’ai tué personne, le sang sur leurs vêtements et leurs sacs de vêtements, c’est le mien. Mon attentat contre l’espèce humaine a tourné court, mais a été efficace. Puisqu’il est impossible de se débarrasser de tous, autant se soustraire soi-même. Non par désespoir, mais par vengeance ou défi, je ne sais plus à quel stade j’en suis maintenant.

 

Il a fallu que je saigne pour que je baigne. Pas de mangeoire pour couche, juste le jus de Dieu que j’ai saigné comme il était encore en moi. Les bâtons d’explosifs, l’ont fait ruisseler, lui ont permis de m’entourer. Je me laisse dorloter tandis que l’extérieur de ma pomme devient de plus en plus virtuel, tandis que je m’échappe de toutes les dimensions du monde, je fuis en lignes courbes.  Mon propos semble désormais réduit, ramené à l’onomatopée, au bruit, au gargouillis. Alors qu’on me réchauffe gentiment depuis que je me vide, je me rends compte que l’enveloppe proposée est surdimensionnée par rapport au message que je suis devenu. Dire que je l’avais en moi ! Tout ça. Et dire que j’ai pensé le réduire à mon expression. Je ne peux pas dire que la douleur me soit indifférente, mais plutôt qu’elle me permette de mettre les voiles plus rapidement, de m’anesthésier par le rêve, de patauger dans ma large marge rouge. Elle me sauve en quelques sortes. Comme par hasard ! Je n’en reviendrai pas. Je crève la bouche ouverte car les mots me manquent devant tant d’attention portée à ma personne, et en liquide en plus ! Je barbotte en grimaçant, yeux dilatés. Et, cela ne s’arrête pas là, car puisque je garde la bouche grande ouverte, on va pleuvoir.

 

Le ciel se rapproche dans un courant d’air, et des grosses gouttes espacées explosent sur mes joues. Je ne pleure pas, j’ai soif. La douche va commencer. Les gros grains d’eau accélèrent leur descente. Ils viennent surtout sur ma figure. Je crois. Ca me nettoie. La foule recule pour s’abriter. Il pleut averse. Cette pluie n’a pas de source, elle se déplie comme un rideau de cordes depuis l’infini jusqu’à la tourbe. Il n’y a pas d’horizon quand on regarde en l’air. Au sol, l’eau dilue le sang séché. En marge, l’eau floute mes contours. L’eau rentre partout, ses chemins sont étonnants. Mon corps forme un réservoir des deux liquides. Ma langue s’étend au delà des dents pour laper. J’ai très soif. Je souris. Toute la pluie tombe sur moi. Je psalmodie quelque chose pour rendre l’âme en me vidant d’air. Toute la pluie tombe pour moi. Le déluge ne s’arrêtera plus. Je le savais. J’aurai dû. Mon Dieu ! Pitié ! Pauvre de moi. Je ne savais pas qu’on pouvait aimer avec ma matière. L’eau et le sang accompagne mon épave charnelle, comme un blasphème vers le siphon de la ville, je fous le camp les pieds devants. Je glisse par en dessous, pour un renversement du monde. Entre le trottoir et la plaque d’égout, j’ai encore le temps de me convertir.

Publié dans L'âme et sa vague

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pasolini 05/06/2009 17:57

Mourir est donc absolument nécessaire, parce que, tant que nous sommes en vie, nous manquons de sens.