Du livre à la prière

Publié le par Maximilien FRICHE

  

Bâtir sur la peur, écrire sur la mort

La mort devenue chose de la vie

 Le consommateur mondialisé m’informe, dans tous ses gestes, dans ses phrases chocs, que la mort n’est rien du tout. De toutes façons, on n’y peut rien. C’est comme ça, c’est la logique de la nature, c’est biologique. Et, tout le monde est super à l’aise dans sa peau. Blasé. Du genre j’ai l’habitude, j’en ai vu d’autres. A la télé. La mort est entrée dans les choses de la vie. C’est une chose banale vous savez et en plus on n’y peut rien. Comme s’il ne fallait se révolter uniquement contre ce qu’on peut vaincre ! Et Don Quichotte ! La mort n’est pas niée, elle est apprivoisée. Ce qui est nié, c’est l’absolu pour lequel l’homme est fait. Ce qui est nié c’est l’idée que l’homme est fait pour l’éternité. A chaque bout de la vie, euthanasie et avortement se répondent, du droit à ne pas naître au devoir de mourir. Il était plus facile, à porter de main de l’humain malin, d’inventer le droit à ne pas naître plutôt que le droit de ne pas mourir. Par orgueil, nous renonçons aux grandes ambitions et déclarons que ce qui est en notre pouvoir est ce que nous avons toujours voulu. Vous voulez être des Dieux, arrêtez de vouloir au delà de vos limites, et mettez-vous à adorez vos limites, à décider (décéder) en dedans.  

Bâtir sur la peur

 

Mes coreligionnaires s’étonnent de ma peur de la mort, serait-ce un manque de foi. Ils me disent, tu as peur du jugement, tu as peur de rencontrer Dieu. Je dis non. Tout rouge. J’ai peur de la mort. Et un petit complexe naît sans que je puisse me résoudre à ne pas avoir peur, à ne pas être scandalisé et terrifié. Peut-on se dire croyant et avoir peur de la mort, peut-on accueillir la résurrection du Christ et ne pas vouloir mourir. « Pour vous les chrétiens, c’est tranquille, vous croyez alors, la mort est l’accomplissement de votre vie, vous y allez joyeux. »  J’en arrive à douter de ma foi. Ne suis-je resté qu’un existentialiste incurable ? Heureusement arrive le livre de Fabrice HADJADJ Réussir sa mort et je lis que j’ai le droit d’être catholique et d’avoir peur de la mort. Je lis même que ma peur est la manifestation de la conscience que j’ai de la mort. Je suis rassuré, je peux continuer d’avoir peur, et ma foi peut même y prendre appui, l’espérance s’érigeant à la mesure de la peur. Bien sûr, juste après la peur,et l’espérance, Fabrice Hadjadj m’emmène vers l’acceptation de la mort et le vouloir mourir en martyre.

 

N’ayez pas peur

 

Ce message catholique est l’affirmation de l’exigence de proclamer sa foi, d’avoir le courage d’annoncer la Vérité. C’est bien à la  notion de courage que cela renvoie, et d’ambition, d’exigence. Quand le Christ dit " Soyez sans crainte ", cela sert à ouvrir les yeux aux apôtres, à leur révéler Sa nature, la vérité. "Ne craignez pas" signifie entre autre, Dieu a choisi l’homme, il est dans son "camp", tout homme est désormais élu en Son Fils. Seulement, il me semble que le monde médiatique s’est approprié le morceau de phrase n’ayez pas peur comme pour davantage justifier ce qu’ils avaient déjà entrepris. N’ayez pas peur, mot placebo, lot de consolation. N’ayez pas peur, je ne vais pas vous faire mal. N’ayez pas peur, ça ne va pas durer longtemps, n’ayez pas peur, il ne se passera rien, n’ayez pas peur, vous n’existez plus. N’ayez pas peur, ne réagissez plus. Et c’est là que je m’énerve. Et que je proclame : Ayez tous peur ! L’homme et la femme modernes sont pensés par le monde qu’ils ont créé, ils ne sont que des producteurs de raisonnements, ils se disent l’un l’autre : « N'ayons pas peur  et allons consommer de la culture. Puisque nous n’y pouvons rien, consommons. Consommons-nous. » Bouffez-vous les uns les autres ! Le monde est un serpent qui se mord la queue, il est devenu son propre trou noir, matière et anti-matière. Le couple moderne se vide d’âme en se consommant. De retour chez les chrétiens, la phrase risque de déployer des trésors de niaiseries modernes, d’instrumentation de la bienveillance chrétienne au profit des programmes modernes de rééducation et de suppression du mal. N’ayez pas peur, rentrez dans une foi au service du confort mondial. 

 

Ecorché vif

Etre conscient de la mort signifie forcément en avoir peur. Il ne peut en être autrement. Il s’agit en fait d’exister, reconnaître en son unité un objet créé, comme les autres. Ecouter les battements de son cœur et les ressentir jusque sur les tempes. Juste après, en regardant plus loin que l’horizon, dans le vague à larmes, au bord de l’infini, ressentir l’abolition des limites de la pensée comme son caractère inachevé. Ressentir la multitude des pensées. Et prendre conscience que la substance du dedans permettrait de vivre mille vies différentes. Les différentes couches de personnages, de personnalités possibles sont en moi. Mille feuilles contenues dans une seule dimension, le corps. « Je ne peux pas mourir, ce n’est pas possible » Il faut le crier. Etre persuadé qu’on est fait pour l’absolu, que l’incarnation et ses limites ne sont rien, que je peux être immortel. De toutes façons, mieux vaut se le dire que se donner l’illusion qu’on conçoit la mort comme marque classique et inéluctable de la fin de la vie. Car au fond, jusqu’à la fin, personne n’y croit vraiment, puisque nous n’assistons ni à des conversions de masse pour les uns, ni à des suicides par troupeau pour les autres. Il est certain, que la mort est abstraite pour tout le monde. J’ai donc le droit de dire que je suis fait pour l’immortalité. De là, la mort m’est inacceptable, je me débats, c’est Le scandale. Et. J’ai peur. L’idée de la mort est une pelote qui grossit en moi. A tel point que mon existence se limite à la conscience que j’ai de la mort. Elle me rend handicapé, figé sans répondant, sur place. Incapable de passer à l’acte de vivre. Impuissant. Je redis ma peur derechef. A chaque fois que je pense à la mort, je m’immobilise et m’inscris dans du marbre. Souvenirs en lettres d’or. 

Ecrire sur la mort

Plaie béante, verticale décharnée, eu creux de la ville-vallée. Il est trop tard pour qu’on me panse, j’ai déjà commencé à réfléchir. A écrire sur le seul sujet qui l’exige, sur la mort. Des histoires comme autant de cônes, ouverts en amont, et fermés au bout. Entonnoirs de la mort. En finir par n’écrire que la fin des histoires, le plus spectaculaire, l’obsession des sur-vivants. Montrer que tous les scénarii convergent. Que les milles feuilles, les milles personnalités issues de la substance, finissent dans le cul de sac conique. Simon (de Marthe), un des trois personnages de La prière (Editions Le Manuscrit), est de celui là qui se fige dans la peur de la mort. Sur cette peur, il battit un embryon de foi : « Faites que Dieu existe ! » C’est La prière en question, c’est l’Espérance. Quant à l’écrivain, engagé dans l’humiliation totale, il doit écrire sur la mort, commencer par-là. Bâtir sur la peur ou écrire sur la mort ne signifie pas commencer par-là, et vite passer à autre chose, vite apprivoiser le tout et gagner en maturité. Etre avancé dans la foi au point de ressentir une joie dans la mort ne signifie pas la disparition de la peur première. Au contraire, il s’agit  de sans cesse y revenir, sans fin repasser par la conscience de la mort et la peur. Il s’agit du matériau à incorporer, à chaque passage de la phrase, au Verbe, à la substance du texte. L’écrivain doit se programmer un rappel de la peur, quand la ligne devient trop longue et se fond au plan. Revenir au sujet, revenir à la mort, ne pas finir un livre sans y être revenu. Le livre doit être le ressassement de cette idée dans tous les sens, variations autour d'un refrain absédant comme trois notes, un arpège.

Publié dans friche-intellectuelle

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Philippe REANT 19/07/2006 20:04

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