Du ridicule de la littérature

Publié le par Philippe Réant

Ecrivains, soyez humiliés !

 

L’écriture est la manifestation du ridicule de l’homme. De tout temps. Elle est la marque de notre finitude, de l’inachevé ‘sans cesse recommencé’, notre maladresse tracée, comme celle des enfants qui apprennent à dessiner. C’est attendrissant. Peut-être pour le très haut, mais pour notre race humaine, capable d’espérer, consciente d’absolu, il s’agit d’un sujet de honte, d’un exercice humiliant qui nous accule au travail qui plus est. Aujourd’hui que l’on écrit sur soi et se propose en nourriture à ses homologues anthropophages, consommateur de culture et de moi en boucle, le caractère ridicule de l’écriture atteint son paroxysme. Fini le fou du roi, l’écrivain est le plouc de nous tous. L’impudique répandu, puis atomisé dans nos assiettes, me fait honte. Le  seul intérêt de l’écriture d’aujourd’hui serait de proposer à l’auteur encore de s’humilier un peu plus, de passer à la télé par exemple, de jouir d’audience, ou au contraire de trouver seulement dans internet l’opportunité de publier ses pattes de mouches. Ecrivains, soyez humiliés, soyez lus par ceux que vous méprisez, soyez moqués par ceux que vous aimez, soyez achetés sans être lus, soyez critiqués par des professionnels de la critique littéraire, ne soyez lus que par vous. Après tout ça, là, en boule autour du vide raconté, abandonné par vous-mêmes, comme une marionnette ayant perdu la main, ressentez pour vous la pitié que seul Dieu ressent. Ridicule humilié vous pouvez devenir enfant de Dieu.

 

 La nature de l’écriture

 

 undefinedQue faites-vous de vos temps libres ? Vous écrivez. Ah, c’est bien ! - Non. Ce n’est pas un divertissement, ce n’est pas pour des compliments. C’est un vice, un boulet et des grelots. Pour repérer le fils d’Adam à travers les ages. Bien collatéral au pêché, coextensif au mal. Contenu dans le mal, l’écriture est ce morceau de vie travestie qui vit grâce au mal, qui grandit en même temps que lui, dans son ventre. Comme le mal a été créé, car situé à l’intérieur de la vie libre, séparée de Dieu, l’écriture est née à l’intérieur du mal au moment de la chute, à l’intérieur de la mort. Seul un pêcheur peut écrire.

La nécessaire honte d’écrire

 On ne peut quand même pas dire à son entourage que l’on écrit le soir. Ah oui et qu’est-ce que tu écris ? Consent l’interlocuteur. undefinedDes histoires. Des récits qui vont jusqu’à la mort. Je suis rouge de honte. Comme si on parlait de masturbation ! L’aveu est impossible. Etre écrivain du dimanche comme on fait du macramé et pourquoi pas un  café philo et un blog aussi ! Je n’ai pas choisi d’écrire, c’est que je ne me supporte pas, c’est que j’ai peur de la mort, c’est que ça sort dans un cri d’effroi. L’écriture est un geste honteux, que l’on fait en se cachant. Ce geste comporte par avance tout le plaisir que l’on aurait à être aimé en vérité. C’est le geste du mal rebelle qui cherche Dieu, c’est le remord de Satan, le truc que l’homme a reçu lors du pêché originelle.

 

 Humiliés sinon mort

  Ecrire et ne pas être lu est humiliant certes. Mais écrire en étant lu ne l’est pas moins. Il n’y a pas d’issue possible. Et c’est l’humiliation qu’il faut de toute façon atteindre de crainte de complaire indéfiniment l’humanité dans son pêché. Les phrases jetées pour soi ne servent à rien, n’existent pas, l’auteur peut avoir honte de ce plaisir solitaire, peut mépriser puis haïr la terre entière et plus encore, il peut aussi accepter d’être humilié. Là s’ouvre la voie du salut.S’il est lu, son sort n’est par meilleur. Car ce sont des consommateurs qui vont le lire. En diagonale, en résumé, à voix basse, dans leur tête. De toute façon ils ne vont pas l’aimer en vérité. Ce n’est pas possible. On lui rendra des honneurs dans le meilleur des cas. Il peut même être applaudi deux fois pour le Goncourt avec deux noms différents. Applaudi deux fois par des gens dont il sait qu’ils n’ont rien compris. Evidemment puisque ce qu’il cherche, c’est Dieu. Et ces honneurs viendront rappeler qu’écrire est mal. Mis en finalité, les honneurs révèlent le désir malsain de l’écrivain, sa nature pécheresse. Cela lui dit que son intuition était la bonne, qu’il doit avoir honte. Passer à la télévision et, l’homme se met à pleurer. Quoi de plus humiliant qu’un hochement de tête de l’ardisson du moment qui s’est cru obligé de faire un résumé du livre. Quel échec ! Et pourquoi pas laisser une trace pour la postérité et finir de se damner. En effet, et c’est peut-être là que se situe le mal principal. L’orgueil d’influencer le cours de l’humanité, le désir d’être immortel dans ce monde là et donc, le refus de la mort et donc le rejet de la création divine, marque de son sceau toute aventure de l’écriture. Le faire délibérément revient à se damner. Systématiquement, écrire renvoie l’image d’un orgueilleux à l’écrivain. Il faut réussir à en être humiliés pour être sauver. Soi et l’espèce humaine. Ne me dites pas que certains prennent au sérieux les rentrées littéraires, les éditions, les émissions télévisées, les prix, les éditions posthumes, ne me dites pas que des gens se prennent au sérieux dans le fond de leur âme. Je ne veux pas le croire, c’est impossible. Qu’il joue avec le ridicule comme on se suicide un peu, lentement, sur la longueur, OK, mais se prendre véritablement au sérieux signifierait qu’ils sont spirituellement morts, et ce n’est pas possible. Il ne serait plus qu’une enveloppe pensée, incapable de s’humilier à la fin de leur temps et de se convertir dans l’intimité de leur mort. Ce n’est pas possible. Quoi que. Donnez moi des noms, on verra si ça colle.

Publié dans friche-intellectuelle

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