Perdre sa personnalité pour devenir une personne

Publié le par Maximilien FRICHE

Un peu de morale contre-moderne pour vous mettre minables.

 

Avoir du caractère

 

En avoir ou pas, la question existentielle a changé d’auxiliaire. Rien n’est plus obsédant que de savoir si on a du caractère. La question taraude chacun dès la plus tendre enfance, dès les premiers complexes, dès les premières confrontations avec les caïds devenus à la longue, stars des boums. Il faut d’ailleurs d’autant plus que j’ai du caractère que tout le monde veut que je ressemble à quelqu’un. « Ah, celui là il aura du caractère ! Puis plus tard : il est bien comme son père ou machin. » Ca fait tellement sourire, alors pourquoi se priver de plaquer sur l’innocence notre propre personnalité construite à tâtons sous le regard des autres. Parce que quand même j’ai du caractère, il le faut puisque Dieu vomit les tièdes, puisque sans fierté, je crève. C’est à l’adolescence d’ailleurs que tous prennent le parti de leur carence pour en faire un atout et développer du caractère. Comme Orangina, on se secoue pour faire de son dépôt, une marque de fabrique. Celui qui est gros est conseillé de devenir comique ; la belle : curieuse de tout ; le petit : futé ; le grand : humble ; le gros nez : sympa, le frisé : cool. Je suis comme je suis mais, en fait, je l’ai voulu ! C’est une astuce pour accéder à la fierté, sans laquelle je ne suis pas viable dans le monde. La laide peut même prendre partie de s’enlaidir encore plus, avec l’appuie de la mode du moment, pour montrer à quel point c’est un choix. Aussi, le con prendra le parti de ne jamais rien comprendre pour devenir cette bulle de champagne rafraîchissante dans le monde de la prise de tête généralisée, il faut qu’on apprécie sa fantaisie. La psychologisation a fait de chacun un être en devenir sur la base de ce qu’il est en fonction des autres, de ce que les autres acceptent qu’il soit, dans la limite de son imagination. Certains voulant trouver leur place dans la tendance vont même jusqu’à se faire pédé. Pauvre homme et femme modernes projetés dès le plus jeune âge dans un film TV, contraints de ressentir des choses confrontés aux événements de leur vie et du monde. Il faut que ça leur fasse quelque chose quelque part, sinon, ils n’existent pas. Pauvres hommes et femmes modernes contraints d’avoir un avis, des émotions, des réactions, de l’effet partout partout. « Qui es-tu pour oser être indifférent à tout, un être qui n’est pas de son temps, un être qui n’est pas du monde… » Donc avoir du caractère, c’est avant tout, être sensible, se reconnaître modifié par l’extérieur, voire se reconnaître cannibale des événements pour mieux se construire encore. Un tsunami, la façon dont Patrick m’a tendu le dossier ce matin, Obama président, la mort surprise de mon arrière-grand-père, le réchauffement de la planète, la naissance d’un neveu alors que je n’ai encore aucun enfant à mon age, la mort de Sœur Emmanuelle, la vente de la maison, la fermeture de l’usine d’arcelor-mitane, mes ridules au coin de l’œil, les reconduites à la frontière, la chute de mes seins, la chute de la bourse, l’absence de désir soudain, mon obsession pour le sexe, un poème de Détesté Césaire. « Je t’assure que cela me fait quelque chose quelque part. Tout ça fait son travail en moi, et moi je dois faire mon travail de deuil. » Apprendre à vivre dans le monde moderne n’est plus apprendre à souffrir. On ne recherche plus la sagesse aujourd’hui, on recherche à pourvoir trouver le mal normal, logique, dans la nature des choses. Vivre avec le mal, n’est plus vivre avec la souffrance, mais vivre en niant le mal. Il faut donc faire son travail de deuil pour re-jouir à nouveau. Il faut aussi savoir se réjouir, c’est signe de bonne santé. Si t’es pas hystérique à l’idée qu’Obama a été élu, cela signifie que t’es peut être au bord de la dépression. « Bref ressentir des choses est signe de bonne santé. Et ressentir des choses nous façonne et on les ressent de manière différente selon le caractère de chacun. Que c’est passionnant d’ailleurs ! » A croire qu’il n’y a plus que ça ! Je rêve depuis longtemps de rendre fou tous les psychothérapeutes de l’hexagone. Les gens se décrivent depuis le connais-toi toi-même, avec beaucoup de mots différents et beaucoup de  nuances. On croirait les items d’un sondage d’opinion. « Et toi, t’es plutôt pas trop cool, ou un peu quand même, selon que la personne en face te respecte ou pas ? Je ne cerne pas trop encore ta personnalité… » Toute réponse viendra étayer le portrait qui aura pour but de convaincre l’intéressé lui-même. C’est comme ça que l’homme moderne a choisi sa prison. Comme moi d’ailleurs !

 

Un coach pour chacun, et tous coach de quelqu’un

 

Donc nous avons vu que chacun faisait tout pour avoir du caractère depuis la naissance avec le travail du regard des autres, puis à l’adolescence avec les complexes, et enfin à l’age adulte avec le jeu des mots collés sur soi et sur les moments vécus, dans un jeu égocentrique entretenu par le collectif. Maintenant, on va rire de se rendre compte à quel point c’est devenu un sport d’une vulgarité qui n’a d’égale que la masturbation. Le ridicule ne tue pas, en revanche, il fait rire. En effet, le pékin, englué dans son système de médiocres, va s’échiner à mériter les conséquences de son génie déclaré. N’oublions pas que nous vivons dans le monde qui a remplacé lâchement le suicide par l’euthanasie. La mort volontaire est posée, non plus comme issue au désespoir, comme conséquence d’une aliénation morbide, mais comme la suite logique d’une vie basée sur la performance, d’une vie qu’il fallait réussir. Réussir sa vie ! Quelle misérable ambition ! « Vas-y, t’es le meilleur ! Nous croyons qu’il y a un déterminisme individuel à la réussite. Nous sommes tous des américains ! Tout est une question de volonté. Réfléchis bien sur ton échec : es-tu sûr d’avoir vraiment voulu gagner ? Es-tu sûr au fond, très en dedans, de toi d’avoir désiré gagner ? » Il est interdit de ne pas céder. Il faut avouer et s’en persuader. Ce n’est pas possible de perdre si on a envie de gagner. Ce n’est pas possible de mourir si tu voulais vraiment vivre. Du coup, l’homme moderne peut se sentir coupable de son propre échec, non pas parce qu’il n’a pas reçu de dons, non pas parce qu’il n’a pas assez travaillé, mais simplement parce qu’il n’a pas voulu gagner. Il n’y plus de fatalité de l’échec. Les morts sont coupables de ne pas avoir eu la volonté de combattre la maladie. « Moi je me battrais jusqu’à la fin. » Les morts sont tous des cons. Les vivants des héros à ranger en haut du tableau, devant le soldat inconnu. Alors, on s’encourage, car la volonté ça se travaille. Allez, allez ! Il faut se motiver, tapoter ses bouts de doigts de chaque main les uns contre les autres pour exciter les nerfs, électrifier la chair, et respirer avec son diaphragme et ses narines. Chacun se motive, et, heureusement, cela devient un prétexte de plus pour entretenir des amitiés absurdes : s’entraider, s’entraîner. Il faut causer, débriefer ensemble, faire semblant s’intéresser à l’autre et lui dire, c’est comme moi, l’autre jour… Pour chacun repartir sûr d’avoir plus de personnalité que l’autre ou du moins, une personnalité plus apte à réussir que celle de l’autre. Ah, la franche camaraderie entre gens du même sexe, entretenant leur moral comme une ligne à la gym volontaire des années 80 ! On a trop de chance d’avoir des amis qui positivement, ce sont de vrai coach.  Les raisonnements sont rodés, et les séances d’amitiés donnent l’effet escompté. On peut continuer l’entraînement seul. Cela consistera à poser la personnalité comme justification de tous ce qui nous arrive dans un retournement d’une causalité conceptuelle. Si ça marche sur moi, ça marche sur toi, tu vas voir. Le coaché qui a réussi, devient coach, exemple à l’appui. Les personnalités fabriquées et maintenues au fil de cette fameuse expérience qu’est la vie sont finalement made in moi-même par frottement avec le monde. Si c’était à refaire. Bien sûr penser que la vie est une expérience ne peut qu’amener certains à vouloir la refaire. Quelle absurdité ! Refaire une vie, plutôt que de réclamer la vie éternelle. Certains n’ont vraiment rien compris. « Qu’est-ce que vous dites de ma nouvelle personnalité ? Pas mal non ? » Et je peux affirmer avec fierté devant la dame qui me demande : « Comment tu sais  ça mon chéri ? - Tout seul ! Je me suis fait tout seul. Ma personnalité, c’est la grâce qui me manquait pour arriver à quelque chose dans le monde, et je me la dois, à mes complexes, à mes expériences, à mon ressenti, à mon entraînement quotidien, à ma volonté d’y arriver (à la fin). »

 

 

Au de là du jeu, le mythe

 

On voit bien comment toute relation s’abîme dans cette ambition de disposer d’une personnalité, d’un caractère, d’une définition. On voit bien comment l’amitié et l’amour ne sont qu’un outil pour mesurer ce que l’on est pour l’autre. Bien des comédies de mœurs le montrent avec talent. Citons Art de Yasmina Reza ou encore Mina Tannenbaum de Martine Dugowson. On y voit des gens qui se parlent en prenant appuie sur l’autre pour grandir, quand je dis prendre appuie, cela signifie gober. Les ressemblances entre copains ou copines sont fausses, les ententes utilitaires pour se différencier. On pense s’individuer, alors qu’on s’engendre en série, on opte pour un personnage sur étagère, que l’on peut montrer, et qui fait sourire à quel point on se dit qu’on est tous pareil. La relation que j’ai avec l’autre est une relation à la je te tiens tu me tiens par la barbichette, où l’on trouve la star et son public. Si l’on consent à être spectateur c’est juste pour attendre son tour. Nous sommes donc dans le jeu, sans aucune sincérité dans nos relations au monde. L’humanisme qui a voulu que je ne sois que pour autrui, a abouti à cette virtualisation que je ne suis plus moi, mais un moi conditionnelle. Je ne suis plus uniquement quelqu’un mais quelqu’un qui a de la personnalité, c’est à dire un personnage. Au de là de ce jeu permanent que l’on veut détricoter pour acculer l’homme dans son retranchement de l’angoisse de mourir et son désir d’éternité, nous allons buter également sur le mythe. Pour avoir une personnalité, il faut créer le mythe. Les familles connaissent bien ça. On fait appel à la tradition familiale même chez les plus modernes et déracinés, pour asseoir sa définition. « Dans notre famille, on a toujours eu du mal avec l’autorité. » Tu m’étonnes ! La personnalité du dernier maillon éclabousse tous les aïeux, c’est normal qu’ils le lui rendent par le mythe et que le gars en tire fierté. On a tellement envie de dire que tout ça n’est que connerie, que de toute façon, c’est pareil partout, tout le monde a mauvais caractère de père en fils, parce ça flatte l’ego de se sentir exister ! Quelle vulgarité d’exister en excès ! Une fois les aïeux invoqués, on va créer du mythe tous les jours, utiliser une dialectique du souvenir dès le moment présent, comme si on se regardait vivre, numérique en main, regarde la gueule que tu faisais il y a juste une minute, trop génial, c’était le bon vieux temps, il y a juste une minute ! La mémoire, ça s’entretient. « Machin disait toujours… » C’était la semaine dernière. « Comme j’ai l’habitude de dire… » Depuis le début de l’année. Et cette mythologie de film TV permet à chacun de faire son story-telling de gueux. On se raconte les uns aux autres, on se raconte pour mieux développer sa personnalité. C’est la seule façon qu’à l’humain de croire sa parole performante. Je suis comme ça, puisqu’on me l’a dit, puisque j’en ai pris mon parti, puisque je le raconte. Et c’est vrai je suis comme ça. Sauf qu’il s’agit d’une belle pièce de théâtre ! La mort effacera toutes ces personnalités pour laisser place à l’effroi si les modernes sont encore vivants au moment de mourir, si les modernes n’ont pas eu le mauvais goût de laisser des volontés post-mortem.

 

 

Diminuer pour se retrouver

 

J’espère que mon post laisse suffisamment transpirer mon rejet de cette volonté de disposer d’une personnalité tout comme ma mauvaise foi sur le sujet. Je rejetterais d’autant plus l’idée d’avoir du caractère qu’on me glorifierait d’en avoir. Il s’agit à mes yeux essentiellement d’avoir  mauvais caractère d’ailleurs. Il en n’existe que du mauvais. Car avoir du caractère, c’est être présent à l’excès dans ce monde, s’imposer aux autres, ne pas être transparent, déformer le monde et les autres, toutes les enveloppes qu’on décide trop petites pour notre orgueil. Il n’y a de sincérité, que dans le silence. Notre ambition doit donc désormais se borner à être transparent, ne gêner personne. Pour cela il faut bien sûr être conscient que si on jouait le jeu, on salirait tout, avec cette foutue fierté nichée dans tous nos mots, nos gestes. Quand notre fausse assurance arrive à nous convaincre, et que le doute que nous portons sur nous même s’évanouit, nous avons toutes les chances d’être tombé dans le piège. Il faut donc disparaître, remplacer nos paroles par des sourires de Joconde. Il ne s’agit pas de m’excuser d’exister, mais plutôt de rendre grâce à tel point la place qui m’est offerte est démesurée. Il faut donc s’y tenir, à cette place, fusse-t-elle la première. Notre ambition doit se résoudre à être une personne, produit de l’amour, reliée au monde et à son créateur. Et non un personnage (caracter) au cœur du système inventé par l’homme. Il faut détester notre faculté à nous rêver dans un monde rêvé. Il faut détester notre œuvre, et surtout, nous-même dans cette oeuvre. Nos représentations sont autant de divertissement qui nous empêchent de voir la mort en face, qui nous empêchent d’y aller en psalmodiant : je veux vois Dieu. Je ne veux plus de ma personnalité, je jette mon caractère de cochon, pour vouloir être ce que Dieu veut, une personne dans le Christ, récipient de son amour. Je veux me rendre compte que j’ai été élu pour être le Saint Graal, je veux comprendre que son sacré cœur s’essore sur mon visage pour que j’adore le ciel plutôt que mon miroir.

Publié dans friche-intellectuelle

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Florian 27/07/2011 11:22



Bravo !!! Et encore merci :-) 



véronique 11/11/2010 19:21



je viens de vous lire attentivement et je tenais juste à vous remercier .


cordialement.


véronique.



lu, peu approuvé 27/02/2009 04:14

Pardon, mais quelle lourdeur !!! votre style tient de la logomachie. Epuisant !!! Ne vous vexez pas, mais tout de même... tellement de "que" dans une même phrase.Vous prenez vous réelement au sérieux ?