Contrelittérature du naïf

Publié le par Maximilien FRICHE

Préambule comique : le coming out 
 

Dire que je suis peut-être « contrelittéraire » ! C’est quand même plus classe qu’un fil rouge à la boutonnière et moins vulgaire qu’une mouche sur la gueule. Comme un clown sortant de son rôle pour faire le trapéziste, je vais prendre un risque énorme. Je vais oser en parler, je vais oser en parler avec tous mes complexes chevillés au corps, parce que c'est mon choix. "Bonjour Maximilien !" Déjà avouer que l’on écrit et ouvrir la porte ainsi à ce que l’on vous fasse l’aumône, est une énorme humiliation. Mais si, en plus d’être un écrivain du dimanche, on ose dire que l’on a l’ambition d’être contrelittéraire… Je vais vous faire le film (la distraction nécessaire à vous faire rentrer en lecture). C'est presque un coming out, en tout cas, un aveu tout simple, et sans fierté. «  Non ! Pas toi ! Tu ne vas pas me dire. Je m’en doutais ! Mon pauvre ! Tu y crois. As-tu seulement compris quelque chose à ce qu’ils racontent ? » Je vois d’ici la scène des ironies aux paupières lourdes, aux regards fiers par en dessous jetant toute une désolation sur ma personne entière. Le mépris qui se dégage est à double fond. Le premier étage m’est réservé. Je l’attends. Laissez, c’est pour moi, je prends tout ça, tout ce ridicule est ma matière, ce que le malaxe dans l’écriture. Le ridicule est ma raison d’être. Et parce tout le monde me ressemble, je peux les détruire en transformant leurs jeux en texte, en révélant le vrai de leur chair corrompue. Mais je m’égare, oubliant que l’on pourrait me lire. Le pire mépris, celui qui se trouve en dessous, et qui me saute à la face au moment de mon coming out, est destiné à la Contrelittérature elle-même. Ils en profitent tous. Ils vont profiter de mon indigence pour me faire comprendre le ridicule même de la Contrelittérature, son ridicule à cause de moi. Il faut dire qu’ils vont profiter de moi pour mépriser l'objet même de mon aveu. On sent qu’ils n’accordent aucun crédit à tout ça, ou du moins, uniquement celui du folklore, du paysage. Mais il faut que la Contrelittérature sache rester à sa place, si possible dans le passé ou le lointain. Enfin, soyons sérieux tout de même ! Cela provoque un choc pour moi. Pour moi qui ne suis de toute façon pas à la hauteur.  C’est comme si je venais d’annoncer que j’étais amoureux, que l’on commence par se moquer de moi, puis de l’objet de mon amour à cause de moi. Se moquer de moi, c’est égal, quand on est amoureux, cela glisse, se moquer de l’amour, c’est tranquille, cela m’éloigne que davantage dans ma certitude, comme un amoureux, c’est à dire un être rempli de joie condamné à avoir seul raison, à vivre sous le regard compatissant du mépris. En revanche, se moquer de l’être aimé me donne des envies de terrorisme au début puis de fuite le plus loin possible pour cesser de corrompre l’être aimé. Quelle imagination débordante ! Allez, le film est fini. Friche a fait son délire. Il ne sait pas vieillir, il y a un temps pour tout. L’imagination est un truc de romantique. Tout ça, c’est du cinéma, une scène de fantasme. Mon imagination me perdra. Bien sûr, puisque c’est l’un ou l’autre, je préfère ce cas de figure. Perdre l’imagination serait rentrer dans le jeu de société et je n’ai jamais aimé me mettre à table pour jouer.

 

 

Par instinct

 

Tout d’abord, je voudrais dire merci de la Contrelittérature à celui qui a imaginé cette formule magique. Mes yeux se sont écarquillés dès la première fois que j’ai rencontré ce mot. Sans rien y comprendre a priori, j’ai immédiatement vu qu’il y résidait l’essentiel de mes interrogations sur le virus qui me pousse à écrire. Après la lecture du livre La Contrelittérature, un manifeste pour l’esprit (Alain Santacreu) j’ai compris davantage ce qui me faisait hurler face au vide, comme un écorché vif imaginaire, comme un suicidé éternel. J’ai eu l’impression d’avoir été confirmé. Je voudrais juste profiter de ce texte pour dire ce que je comprends de la Contrelittérature. Ce que j’en comprends de façon intuitive, qui est forcément la même façon dont je me sens compris par elle. Je pars donc de mes propres écrits, leur différence qui me rend illisible (mais viable.) C’est vrai. Je ne suis ni journaliste ni conférencier. Cela m’arrange : je ne pense pas posséder suffisamment de goût de la vulgarisation pour l’un et de savoirs pour l’autre. C’est ainsi que je peux n’écrire qu’en abolissant les distances. Pour moi, TOUT n’est que roman. Le narrateur se trouve incorporé au texte. Contrairement à un conférencier qui se situe en dehors. Dans mon cas, je vais même jusqu’à y jeter l’écrivain (d’où l’utilité d’un pseudo.) C’est ce que j’appelle tout mettre en paquet dans un texte. J’écris toujours un extrait de roman, un morceau suffisant, souvent le dernier. Tout y est, analysé, décomposé, mais en paquet. On doit y trouver la mauvaise foi de l’écrivain, la morgue du narrateur, l’ironie des deux, la tragédie du héros et du narrateur, les propos ridicules de personnages de roman, l’humiliation reçue de la non-lecture, l’humiliation reçue de la lectrice. Car mes extraits de roman sont systématiquement des lettres à l’adresse d’une lectrice. J’écris aussi pour plaire, ce qui fait du ridicule la substance même de mes textes. Le ridicule est la preuve que je me suis, à l’image de l’humanité, un peu écrit. Tout ça donne une impression d’une rédaction à plusieurs niveaux de conscience, en pleine mauvaise foi, mal assumée. C’est ma façon d’écrire, enfin, celle à laquelle je ne peux échapper, incapable que je suis de structurer davantage ma pensée sur le papier. J’avais compris que la Contrelittérature était le lieu où le fond et la forme ne pouvaient plus être séparés, où la métaphysique rejoignait la transcendance. C’est l’intuition que j’ai eue, ce que j’y ai projeté afin de me donner l’impression d’être compris (dans un mouvement). C’est aussi ce que j’ai lu quelquefois dans les écrits de la Contrelittérature, avec une impression de prendre une gorgée d’oxygène pure, de me soulever insensiblement, de tourner la tête vers le monde et ses gens, et de leur dire avec un air jouissif : vous ne pouvez pas comprendre. La forme et le fond, fondus, parce que le mot est déjà un roman, parce le beau, à l’infini, se confond avec le vrai. Je prends davantage de plaisir à lire des textes où l’auteur est investi dans une quête de vérité dès l’écriture du mot, avant même que la phrase fasse sens, conscient de la transcendance du média lui-même. Ou pour utiliser un mot cher à Dantec, où la poésie du texte, sa forme, sa musique, est une fractale du texte, un raccourci dans le labyrinthe. Je suivrai donc de près la Contrelittérature. Presque par instinct. Par soif en tout cas.

 

 

 

S’écrire entièrement

 

J’ai donc dis que je me sentais contrelittéraire. J’ai décris ce que ce que je comprenais de la Contrelittérature, en faignant même parfois d’être plus bête que je ne le suis, par stratégie pour attendrir et limiter les risques. Disons maintenant ce que je suis sensé devenir, et sur mon modèle, ce que sont censés devenir tous ceux qui écrivent. Tous les pêcheurs de verbe, tous les élus destinés à chiffrer la chair. Tous ceux pour qui on demandera compte pour savoir s’ils ont été dignes de leurs dons de verbifier, où s’ils se sont contentés d’écrire des livres, de faire de la littérature. La Contrelittérature est entrée en réserve d'elle-même. J’ai lu ça. Alain Santacreu explique que c’est sous l’égide du rayonnement intellectuel du Sacré-Cœur que pourrait s’ouvrir bientôt un nouveau cycle : le projet d'une revue-livre semestrielle. Je crois comprendre la nécessité de passer de la revue au livre. Au delà du changement de format que j’utilise dans l’esprit pour le symbole, je crois comprendre l'importance de vivre l'écrit non comme un exercice mais comme un appel. L'appel à devenir moi-même, en entier, un texte. Non pas contenu dedans, comme l'eau est retenue dans l'éponge, mais être un texte. Dès lors, l'écriture n'est plus une production, ni même une création, c'est un sacrifice. Mon intérêt pour la Contrelittérature est fortement teinté d'espérance. Je puise dans leur future révolution, une motivation pour finir d'écrire. Car l'objectif est bien là. Il faudra un jour avoir tout écrit, s'être entièrement écrit. Je suis encore plus heureux d'avoir participé au numéro 21 de la revue, sachant qu'il ferme un cycle pour permettre un retournement. Revenons une dernière fois sur mon ambition d’un jour être entièrement écrit. Cela signifie clairement : faire mourir l’écrivain pour permettre l’existence sacrée du texte. Faire mourir l’écrivain n’est pas une vue de l’esprit. Cela ne signifie pas seulement continuer à vivre sans plus écrire une ligne. Cela peut simplement vouloir dire : mourir. Se sentir prêt à partir. Il s’agit de se confronter dès maintenant, dans une fausse anticipation, à sa propre mort. Et c’est pour ça qu’on va hésiter à finir de s’écrire, à se dépouiller du vieil écrivain. A deux cent mètres de l’arrivée on se met à marcher. On veut bien se laisser doubler. On retarde le jour J, parce qu’on a peur de ne  pas être capable  de se retirer vraiment dans un mutisme absolu, on a peur de rabâcher et de se remâcher pour prolonger l’expérience. On sait que l’on peut finir sa vie à se remixer perpétuellement, on a eu des exemples. On se voit même avec un certain écœurement remplacer l’économie du salut par l’économie du recyclage. Ce qui me donne encore un peu d’inspiration, et recule d’autant la ligne d'horizon. Quelle schizophrénie ! Dire que l’on est capable de lire avec une jouissance non dissimulée sa petite phrase, comme une petite frappe de littérature que je suis, son petit morceau de texte publié. Dire qu’on est capable de se lire comme on se touche : « Ensuite se souvenir de l’extrême indigence de l’homme, que la créature n’est pas au même calibre que son créateur, qu’elle est porteuse du mal absolu, d’un pêché congénital. L’erreur de l’artiste contemporain serait de faire passer le message d’une humanité en pleine gloire, de contribuer à ce que la masse tire fierté de son pêché originel. L’artiste est ce semblable surnuméraire qui n’arrive pas à se faire discret, un trop plein de vérité, qui ne peut y rendre témoignage qu’avec vulgarité. Avec un sentiment d’indigence retrouvé, il peut ne pas se détruire, mais se contenter de se vomir tous les jours, vomir sa race, la race humaine. Avant d’être inspiré, il lui faut devenir son propre harceleur, devenir de lui-même phobe ! Réaliser une œuvre d’art, c'est oser se répandre en verbe, se ridiculiser et ainsi être baigné dans l’humiliation, bain du salut. Nous voyons l’artiste comme un martyr du ridicule. » (Extrait de l’article  « Refusez de participer à l’œuvre de l’homme ! » Publié dans le dossier Art contemporain du n°21 de la revue Contrelittérature) Et ressentir un vrai plaisir, une vraie satisfaction, une fierté d’ivrogne. Je n’ai jamais eu autant la flemme d’écrire qu’en ce moment où je clôture mon « méprisable » comme dernière histoire. Poser un point final, tout le roman est là. Je ressens tellement que c’est la fin. J’ai peur de la mort. Je ne vois pas ce qui me retiendrait à la surface. Je le sais bien, puisque c’était mon point de départ, ce qui m’a fait prendre la plume. Mais c’est quoi mourir ? Puisque comme créature, je ne maîtrise rien ! Je sais depuis longtemps que la mort n’est pas le suicide. Je sais qu’être prêt à mourir n’est pas vouloir arrêter de vivre. Je sais que vouloir mourir et vouloir vivre sont à ce point la même chose. Soyons clair, être prêt à mourir, revient à se convertir, à refuser définitivement le pêché, c’est se condamner à caler sa volonté sur celle de Dieu. C’est se condamner à commencer dès maintenant son purgatoire. Arrivée au bout de l’écriture de mon être, m’être entièrement écrit, avoir tout achevé, me renvoie forcément à la radicalité de la conversion qui m’est proposée et à la question simple qui m’est posée par le Christ et pour laquelle j’ose retarder mon oui. Ayant du mal à être prompt à être digne de la liberté qui m’a été donnée. Je prends la page blanche pour un objectif. Et je n’ai pas d’angoisse, mais une crainte, celle qui fait tomber à genoux face à son Seigneur. Même si j’arrive à m’écrire entièrement, je ne suis tellement pas digne ! Que meurre le vieil homme pour qui vive un texte !

Publié dans friche-intellectuelle

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article

Luc 28/05/2009 10:48

Très beau texte, Maximilien, finalement assez proche sur le fond de mes propres réflexions en la matière. Suis-je aussi contre-littéraire alors ?Sois assuré que je reviendrai souvent te lire.

Diogène 27/11/2008 19:01

Je ne connaissais pas Morand. Prodigieux!