Le terrorisme de la page blanche

Publié le par Maximilien FRICHE

Le sa(l)ut dans le vide

 

 

Je voudrais que cette rentrée scolaire 2008-2009 soit placée sous le signe de la page blanche. Non pas comme le reflet de l’angoisse de ceux qui se forcent à avoir de l’esprit, mais comme le résultat d’un effacement total. Vouloir écrire pour détourner le regard du vide, pour ramener l’horizon plus prêt de soi, à sa portée, est une erreur fondée sur le refus de se perdre. Il faut nous perdre au plus loin. Etre conscient que nos yeux ne sont pas faits pour s’arrêter à la ligne d’horizon, mais pour la perte de vue. C’est drôle comme cette expression de perte de vue est signifiante pour dire à la fois que nous sommes faits pour l’éternité, et que pour cette éternité il nous faut mourir.

 

Parce qu’on ne peut remplir un puits sans fond, écrire ne doit jamais être une création. Ecrire ne peut être qu’un juste retour de la chose vers son créateur. L’encre ne vient pas remplir le vide de la page blanche. L’encre est avec nous, de notre côté, dans notre monde, et la page blanche, c’est la toute éternité. Les phrases de l’homme ne remplissent pas la toute éternité. On ne peut remplir une surface. C’est la nature même de la page blanche qui en fait un lieu impénétrable. Et nos stylos promènent la frontière de notre monde sans jamais pouvoir la traverser. La limite ne peut être franchie et l’éternité pénétrée, puisque la limite, c’est notre substance même. On ne peut faire un pas sans elle. Il faut donc trouver une façon d’écrire pour rendre grâce, trouver une encre volatile, faire de l’écriture un chant et de la page blanche la cible adorée.

 

 

Rédacteurs en chef

 

Il y a trop de livres, trop de pattes de mouches partout posées sur l’immaculée. Il y a trop de lignes de codes qui s’auto engendrent, qui font re-création. Il y a trop d’écrits sur tout. Qui n’a pas déjà ressenti le désir de tout brûler, n’est qu’un héros de roman ou un objet d’étude des sociologues ! La question posée à tous les écrivains sur l’angoisse de la page blanche est bien sûr ridicule. Rien n’est plus simple que d’écrire. C’est comme parler, marcher. La méthode on la connaît, c’est utiliser des mots, les mettre dans un ordre de type sujet verbe complément. Nous pouvons même, pétris de modernité que nous sommes, être plus créatifs : changer l’ordre et inventer des mots. Rien de compliqué, rien d’angoissant non plus. Si l’on rajoute à cela que le langage écrit est la retranscription du langage parlé, commettre sa petite frappe est un jeu d’enfant que tout à chacun peut remplir les doigts dans le nez. Alors bien sûr, tout le monde n’étant pas converti au surréalisme, la plupart exige d’avoir quelque chose à dire. D’où l’angoisse encore une fois. Cette angoisse formulée ainsi est encore plus idiote. On n’est pas obligé d’écrire. Ni même de lire d’ailleurs. Ils devraient remercier Dieu de ne rien avoir à écrire, et retourner chez eux continuer de vivre. Ils ne savent peut être pas que vivre et écrire sont incompatibles en réalité (j’en ai fait des histoires, j’en ferai un article prochainement.) Ne restent que les servants auto-proclamés de l’écriture, qui ont commencé spontanément et qui à un moment d’après, se forcent. Autant dire les pros. Face à l’immaculée, ils se sentent d’un coup incapable de souiller. Tant mieux ! Ils se sentent impuissants et cherchent par tous les moyens à recouvrer leur maudit talent. C’est que chez eux l’écriture est une création, un truc qui sort de soi, un truc pour lequel il faut pousser fort en plissant les yeux comme un pékin. C’est que pour eux, écrire est enfanter. Et s’ils n’y arrivent plus, c’est la panique ! Certains prennent alors ces fameuses mères porteuses qu’on appelle des nègres dans le jargon. Ecrire va devenir un droit pour ces pros. Certains vont même aller jusqu’à chiffonner de rage l’immaculée. Les impuissants du verbe ! Les idiots ne savent pas que la page blanche est le but à atteindre. Que c’est le signe d’avoir fini de témoigner ! Cela peut signifier que l’on est prêt pour la croix. Prêt à perdre ses dimensions et à se glisser dans cette surface d’éternité. Ces pros impuissants sont tout simplement confrontés à l’angoisse de la mort. Ils ne savaient pas encore que l’homme était mortel, ou alors, ils ne savaient pas qu’ils en étaient.

 

 

Retournement de la page blanche

 

Reprenons donc tout dans l’ordre. Ecrire est une sorte de malédiction, en tout cas une élection donc une guigne de laquelle il faut se montrer digne. La mission consiste à se vider et non à remplir. Une fois la chose faite, on doit se sentir libéré de ces obligations. Le jour où tout les mots ont été épuisés, où la source a été tarie. On peut dire que la mission est réussie, l’objectif atteint. L’état de grâce ! Ecrire, c’est faire de sa chair du verbe, afin de rendre grâce à la création, en usant du beau pour approcher le vrai. On ne devrait écrire qu’un seul livre. Ceux qui ont plusieurs livres en projet derrière celui qu’ils rédigent se sont trompés de monde. Remplir peut être une obsession. Il y a ceux qui détestent le silence parce qu’on risque de les entendre et  du coup, ils sont tentés par remuer des objets pour faire du bruit. Les écrivains compulsifs, angoissés ont besoin de remplir la page de peur que l’on s’aperçoive que le verbe est nu. Ils ont peur de la page blanche, alors que c’est elle qui engendre. Nous sommes tous issus de la page blanche. Elle nous révèle en levant un voile. Elle contient tous les mots, et nous n’en grattons qu’une infime partie pour que cela reste lisible à nos yeux. Il n’y a rien à faire qu’à naître. On ne résiste pas à la page blanche, c’est elle qui nous pousse. Ecrire n’est donc pas un ensemencement stérile. Ecrire, c’est accepter une mission comme on accepte la vie à sa naissance. Accepter sa condition, c’est déjà rendre grâce. Le but est d’arriver à la page blanche, et avant ça à la marge de bas de page, et avant ça, à la marge droite qui nous oblige à reprendre la ligne à son début. Et je fantasme sur ce symbole qui voudrait qu’il n’y ait pas de création sans marge laissée vierge. Et chanter Nougaro : « Il faut tourner la page, changer de paysage, le pied sur une berge, vierge… » Adorons la vierge qui nous révèle chaque jour, et, une fois qu’on aura fini de naître, le nez au-dessus de l’éternité retrouvée, il faudra poser son stylo et se déclarer prêt pour la croix. Tout aura été accompli.

 

 

Réaction directe

 

Rappelle-toi que tu étais poussière et que tu redeviendras poussière ! Voilà le slogan choisi par les réactivistes directs. Il est adressé à tous les rédacteurs en chefs et en herbe, à tous les héritiers d’une tradition journalistique, polémistique, à tous les producteurs réguliers de livres. Il faudrait avoir l’ambition de vider tous les journaux et magazines. Voir Télérama s’effacer sous nos yeux à chaque fois que l’on veut tourner la page. Voir tous les journaux se désimprimer. Chaque morceau de typographie réabsorbé par le ventre blanc originel. Si on choisit le terrorisme, on  peut aussi tuer. C’est possible. Un ou deux rédacteurs en chefs, une poétesse, un jeune polémiste et un académicien, un indigène de la poésie et son premier ministre à la mèche folle surnommé le printemps des poètes. Ce n’est pas très utile, puisque les gens meurent d’eux-mêmes. Ce qu’on peut faire, c’est gommer les épitaphes, les remplacer par du marbre non gravé. Prenons au hasard Aimée Cesaire. Son épitaphe, sur lequel Pierre Assouline s’extasie au point de ne pas trouver les mots (ou d’en faire des jeux) est le suivant :     «La pression atmosphérique ou plutôt l’historique/Agrandit démesurément mes maux/Même si elle rend somptueux certains de mes mots». Commentaire de MF : La place des poètes est dans la fosse commune. Leur épitaphe : ils connaissaient déjà la mort. Tout le reste n’est qu’humanisme, donc sans intérêt. L’écrit qui reste après sa mort, l’épitaphe, c’est vraiment la preuve manifeste d’un détournement du verbe,

 

 

La réaction directe pourrait aussi décider de glisser des virus partout. C’est à dire surabonder, rajouter des mots partout par-dessus les déluges de niaiserie. Glisser des phrases dans les interlignes des magazines, écrire sur les photos et sur les pubs. Seulement, c’est du boulot ! On peut prendre d’assaut les professionnels de la livraison et faire en sorte de livrer de mauvais livre aux gens. Quelqu’un qui commande Nothomb se retrouve avec Claudel. Amusant, mais par forcément efficace car il faudrait forcer les gens à lire. Alors, il nous reste à kidnapper des groupes de journalistes pour les forcer à entendre d’autres choses, leur bourrer le crâne à coup de lectures. Seulement voilà, il y aurait des comités de soutien, des photos géantes sur les hôtels de ville, des auto-collants « je roule pour les otages » au derrière des voitures, l’internationale du chacun cherche son chat moderne se mettrait en branle, et ce serait encore perdu.

 

C’est dur de motiver un réactionnaire à l’action, de le forcer à combattre, puisque par nature, il ne croit pas en la victoire, autant de suite lui proposer le martyr, c’est plus franc. De toute façon, c’est certain qu’il faudra s’imposer le silence, ne serait-ce que pour prier.

Publié dans friche-intellectuelle

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article