Mini roman pour la plage

Publié le par Maximilien FRICHE

Le vieillard et la tombe

 

Aujourd’hui comme chaque jour depuis maintenant trop longtemps pour encore s’aider de nos doigts pour compter, le vieillard traverse la courte route qui sépare sa demeure de celle de sa femme, morte. Passage clouté pour un chemin de croix quotidien. Sa vie se déploie en noir et blanc sous sa grise mine, zébrée de souvenirs, qu’on piétine, qu’on écrase, qu’on salit de sorte qu’ils se vengent. A cloche pied sur une mémoire, on se sent à l’abri des accélérations, protégé par l’illusion que rien ne peut arriver puisque l’on est le nez dans ce qui est déjà arrivé et, pas prêt de repartir : Le passé. Mes yeux tombent sur des métaphores comme pour compliquer un peu l’esprit de ce vieux nostalgique, clone de son espèce.

 

Il rentre dans le cimetière comme l’ouvrier rentre chez lui, cherchant ses pantoufles. Dans la main : une rose et, dans l’œil, une larme qui semble n’avoir jamais coulé. La sueur se fait brouillard, l’eau de roche a fait place à une eau de terre, pour lui prodiguer une sensation de suaire. Ses yeux battent des paupières comme ma plume bat de l’aile, pataude, un peu plus de plomb, et une cartouche pour que des mots assassinent.

 

Aujourd’hui plus qu’un autre jour, il restera sur la tombe à pleurer devant son amour cassé, comme le jouet qui agace. Le coffre de marbre est beau. Aujourd’hui, c’est le jour anniversaire de la mort de madame, cela vaut bien une petite attention particulière. Et, cette date, qui revient régulièrement, saucissonne sa vie, qui se démonte, qui se fractionne, et donc, passe plus vite. Cette mort cruelle lui sert de repère dans le temps, comme une nouvelle naissance du fils de l’homme, comme aussi la référence à une passion suprême.

 

Elle est morte et il n’est plus de notre monde. Il la suit, certes de loin, mais il la suit quand même. Cela fait quinze ans jour pour jour que, lentement, il fait rouler sa plainte de la maison au cimetière et, du cimetière à la maison, quand ça tourne à l’envers. Ces deux lieux se confondent dans sa tête.

 

Le voici à genoux, courbé, la tête penchée pour se cacher ou pour la chercher. Il dépose sa rose rougie sur le marbre gris croyant ainsi fleurir le dessous. Et comme en accord avec le ciel qui de plus en plus se noircit, il ferme les yeux pour rendre plus sombre sa vision, et pleure.

 

« Mes larmes sont noires, elles vous saluent bien bas. » Chuchote-t-il doucement aux ombres qui viennent de derrière et qui l’enlacent. Rien n’est plus beau que de voir un vieillard gâteux délirer sur un tas de pierre et de terre qu’il croît être l’amour de sa vie.

 

Juste parce qu’il a un peu vécu avec cette chose distante et réelle appelée femme, il croit être lié à elle, comme un chapeau l’est à une tête sans cheveu, une tête à chapeau donc.

 

Depuis qu’elle est morte il est beaucoup plus facile de se lier. Il faut bien se l’avouer, elle ne bouge pas, elle ne change pas, toute mouvance vient de lui, qui est mécanique. Quoique c’est peut-être là que le bas blesse, dans un geste machinal qui ne se réfléchit plus.

 

C’est la fin d’après midi et c’est le mois d’août, c’est donc l’heure de l’orage. Il monte vers le cimetière comme un hippopotame rentre dans l’eau, pour être plus léger, pour danser, pour suer à perdre son eau.

 

Là, accablée par la pesante chaleur estivale, un peu morte, en ce coffre de pierre, pourrit sa femme. Ses amours de vacances sont en partances. Décomposées, émiettées. Peut-être sa chair n’existe-t-elle plus. Elle n’est plus que détails, os et vermines. Et son âme ? Que fait-elle au moment où il pleure une rose dans l’œil ? Pourquoi est-il encore vivant ce vieux qui aime encore sa morte à en crever ? Il l’ignore.

 

Le vieil homme ouvre sa chemise, tant bien que mal, puisqu’il faudrait des clous pour que ses longs bras s’écartent, pour que ses longs bras nous tiennent à l’écart. Sans honte, il exhibe au ciel bien plein, sa vieille peau, pareille à des lambeaux froissés de chair flasque. Il n’a plus de muscle, il se fait mollusque. Sa peau est un étendard qui se froisse au moindre souffle d’air. Son squelette finira par percer son mystère. L’être se met en berne et s’étale mollement sur le marbre un peu frais. Il se couche sur la rose comme un pétale de plus. Il cache le symbole d’une beauté éphémère. Il enlace la tombe habitée. Sa joue fait ventouse sur le monument. Ses larmes reconnaissantes, dans la nuit, le feront décoller.

 

Juste dormir pour l’éternité, dormir sans jamais s’éveiller, même pas rêver, juste ne pas exister, dormir et partir. Il regarde à terre du végétal : «  Trompettes de la mort sur l’herbe ; mort sans trompettes sous l’herbe ; d’ici je ne vois plus rien ; quand la nature peut être utile à l’histoire. »

 

La mort est un sujet inépuisable, c’est comme l’amour en moins risqué, puisque c’est forcément fort. Il pourra puiser ses phrases dans les creux de ce cimetière jusqu’à plus soif. Soif de quoi ? Soif de créer, soif de créatures. Le vieux se transforme, il sent l’inspiration qui lui monte en rouleau, en vague, dans le palais, sous la langue aussi, tout se dénoue dans sa gorge et serpente jusqu’aux dents. Des mots lui viennent avec ou sans image. Il est un jeune poète, de moins en moins sérieux. Son âme se fait légère et sa joue, par contraction, se décolle brusquement pour venir claquer contre ses molaires qui se rechaussent. Il n’est pas mort. Pire : Il vit ! A qui va servir son œuvre ?

 

La nuit arrive avec moins de gloire que prévu puisque le ciel s’est déjà couvert. Un silence de mort l’accompagne, je ne sais pas si je vais rester ici encore longtemps à raconter mon histoire, tout devient lugubre et ça ne me plait pas. D’un autre côté, j’écris, alors autant rester.

 

Son oreille est collée sur le gris de la tombe, remplaçant la joue, après un flop que tout le monde a remarqué. Soudain, de l’autre côté, il entend très nettement battre le cœur de sa femme, lentement. C’est une petite fille, félicitations ! En plus il y a des pleures, plus des cris, des hurlements.

 

« Est-ce ton âme qui crame en enfer ? Je sens en moi naître et re naître des milliers de roses qui me déchirent et me font t’aimer encore et ton âme, dans chaque pétale et dans chaque épine, ta vie, ton esprit s’installent ! Je t’aime… »

 

Je vois encore ce vieillard allongé, presque mort, sur le lit de vie. Malheureusement, il n’y restera pas, il se réveillera sans doute et repartira les yeux rouges d’avoir été ainsi refusé dans la boîte. Lois : dehors s’installe la mort, dedans pourrit la vie, ailleurs sévit le rêve, pour forcer l’installation d’une trêve. .

 

Il veut s’enfoncer dans cette pierre, ayant retrouvé un semblant de pesanteur pour la beauté et pour le geste aussi. Il veut glisser doucement jusqu’au corps de sa belle dame. De toute évidence, aujourd’hui, l’air est lourd, il devrait avoir toutes ses chances. Ses forces l’abandonnent. Que restera-t-il dans la pierre ? Je suis chercheur de fossiles.

 

Quelque chose le retient au-dessus, à tous vents. Ce n’est pas l’amour, puisque cela pousse au suicide. La Terre est une barrière qui s’installe dans ses yeux. Il pense qu’on le garde vivant dans un but précis, comme si la mort du héros de mon histoire pouvait me gêner… Il pense qu’il est là pour écrire. Il a de la terre dans les yeux. Il veut mourir une fois vidé de ses mots, alors qu’il est déjà vieux. Comme si des mots pouvaient changer quoi que ce soit. Enfin, il dérive, il est seul, un, les restes ne sont que des muses, accessoires pour la plume et le papier qu’il tire d’un plus petit coffre, à l’ombre de la croix. Il s’est relevé, plus vert. Si ce n’est pas un poète, c’est du bois pour en faire. A moins qu’il ne se plante. Il a déjà une muse dans la tombe, c’est à dire quelques pieds.

 

Il veut se libérer, tordre son gros cœur, pour épancher sa peine. A ce rythme, ses chevilles ne rentreront jamais à pied sous terre. Il veut s’aimer, il cherche une gloire. Il cherche un miroir où s’admirer, c’est en fait le but de son artisanat. Qu’il ne compte pas sur moi pour lui renvoyer un beau reflet, je ne suis pas là pour ça. Je dois être exact, précis, juste et mettre le moins possible en forme et en beauté mes phrases. Je ne suis pas un poète, je suis absent, je ne suis rien. Mon cœur bat au rythme journalistique.

 

Comme tout bon poète qui ne se respecte plus, il cherche l’inspiration le nez en l’air, il pourrait se nourrir de mouches.

 

Et, bien sûr, ses yeux tombent sur une évidence qui s’inscrit dans le décor de son toit d’étoiles, le passé des choses mortes. Une phrase s’illumine dans la nuit bien plus haut et donc en bien plus gros qu’on ne pourrait croire. Ici, pourrit la dépouille de ta femme ! Plus loin : Jubile puisqu’elle ne t’aimait pas. Comment comprendre, comment accepter ces mots qui le narguent en clignotant comme un sapin de Noël.

 

 

La suite ici : ...

 

 

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hortensia 24/07/2008 08:48

Je découvre, je reviendrai...