Qui sauve la planète se sauve lui-même (?)

Publié le par Maximilien FRICHE

(Article issu de ma lecture du dossier Décroissance du n°21 de la contrelittérature)

 

Il faut courir à sa perte !

 

 

Habituellement, je suis toujours un peu mal à l’aise vis à vis des écrits catholiques intellectuels sur la politique sociale de l’Eglise ou l’écologie. Même si, je ne peux m’empêcher de considérer ces écrits comme fondamentalement justes et leurs auteurs nécessairement (moralement) meilleurs que moi, je reste en réaction instinctive avec ce mauvais réflexe de vouloir sans cesse reprendre ma liberté. C’est certain, il nous faut agir, et si possible selon ce qui est conforme à la volonté de Dieu. Néanmoins, la morale ainsi produite ne doit pas donner l’illusion d’un salut prédéterminé, ni amener à croire en la victoire globale de cette morale sur le monde. La victoire sur notre monde, reste la  croix, et uniquement la croix.

 

 

La nécessité de l’engagement

 

Faire le constat de la mort, de la vulgarité de tout agir humain, est nécessaire. N’y revenons que pour rappeler qu’on ne peut bâtir que sur la conscience aiguë d’être ridicule. Mais cela ne doit rester qu’une étape.Le refus de participer, doit être notre point de départ, notre socle. Il nous faut prendre appui sur notre conscience d’être issu d’une race méprisable. Mais s’en tenir là serait une erreur et porterait en soi le risque d’en vouloir au créateur pour la création, cela porterait le risque du suicide. Refuser de participer sur la longueur ressemble à un suicide éternel, il s’agit là de la complaisance dans un état d’esprit uniquement contemplatif et réactionnaire, et ce n’est qu’une posture, pour un monde où l’on ne se montre que de profil. Il faut donc partir de là pour aller ailleurs. Ayant fait le constat de sa mort, pour ne pas offenser Dieu, il nous faut accepter la vie. Y consentir. Y collaborer. Au nom de quoi je refuserai l’expérience de l’incarnation, aussi humiliante soit-elle, si même Dieu l’a désiré pour lui-même ? Je vais donc vivre, poser des choix. Je dois m’engager, comme on pose un pied devant après avoir accepter de perdre l’équilibre premier. Vivre, c’est marcher. Pour nous autres, qui ne voulons adorer que la raison et l’amour, cet engagement ne peut être le résultat d’un fantasme. Il s’agit simplement de se résoudre. Non pas être l’instrument d’une volonté supérieure, d’une idéologie, d’un produit humain, ce qui serait un suicide spirituel, mais juste caler sa volonté sur celle de Dieu. Ne surtout pas avoir envie de changer le monde, ne surtout pas avoir un objectif pour l’humanité, mais uniquement accepter de vivre. Pour cela, il faut conserver au cœur de son action une attitude contemplative. L’agir Chrétien doit être un continuum dans nos vies avec la contemplation. C’est criant. Je suis persuadé qu’agir sans revenir sans arrêt à notre finitude et notre vulgarité, n’est que virtualité moderne pour individu en perte d’âme. Notre engagement doit être le contraire d’un aveuglement, il doit toujours nous permettre d’être encore dans la contemplation. C’est la suite des petits gestes individuels non déterminants perdus dans le fracas humanitaire des moralisateurs, qui constituent notre engagement. Se contenter de répandre un peu de justice divine par terre, permettre au Christ d’agir par nous. Cela peut être aussi bête qu’avoir une vie honnête. Agir juste, selon la volonté de Dieu, prendre des risques en contemplant Dieu, ce peut-être ça l’engagement. Pour attendrir Dieu, pour qu’il se voit encore dans notre espèce. Pour le salut du monde finalement. Ce n’est pas une vue prétentieuse, mais une vue supérieure.

 

 

 

Grandes idées, bonnes actions, morale chrétienne, humanisme d’Eglise

 

Parmi les grands projets Chrétiens on trouve aujourd’hui l’écologie. Cela peut être intéressant d’avoir matière à combattre la société de consommation. Mais il me paraît plus juste de dire à quelqu’un, arrête de consommer, il en va de ton salut ; Plutôt que de lui dire : il en va de la planète. Il faut que je m’explique. L’ambition de vouloir sauver la planète recèle en elle deux tendances dangereuses. La première est d’agrandir le décalogue à l’infini pour en faire une charia facile à appliquer, où se trouveraient tous les déterminismes du salut. C’est alors un détournement de notre foi. La deuxième est d’adorer l’objet intellectuel de l’action et de croire en sa victoire. Ce n’est pas pour la planète qu’il faut arrêter de consommer, c’est pour soi. Que la planète soit au bord du gouffre ou non, ne change rien. C’est en fait toujours amusant de voir comment nous pouvons commencer à agir avec des bonnes intentions, et finir par produire des suites de raisonnements nous amenant à transformer notre combat en humanisme. La morale ne peut devenir qu’austère, triste et sérieuse, une contrainte. Désirer la victoire d’une morale, fusse-t-elle bien inspirée, c’est de la politique. On critique le libéralisme et la société de consommation. Très bien. On en fait le reproche à tout le monde surtout aux Chrétiens, en oubliant qu’ils ne sont que des victimes d’un système dont ils n’arrivent pas à comprendre comment ils l’ont engendré. Bien sûr puisque c’est le collectif qui l’a engendré, la tectonique des masses. Le collectif, c’est le diable, puisqu’il n’existe pas, comme tout système, puisqu’il est issu de chacun de nous. Et on voudrait un collectif contraire pour tout remettre en place ? Ne plus voter libéral, et ne plus consommer. Je préfère encore le romantisme marxiste d’une révolution pour la libération des victimes du capitalisme, dans le feu et dans le sang. Il y aurait dans chaque combat individuel un esprit salvifique et une occasion d’être martyr. La politique nous éloigne imperceptiblement de la relation de la créature avec son créateur. Il y a une double erreur de la volonté de victoire de la morale : nier l’existence du mal en l’homme et nier notre vocation de martyr. Nous devons agir pour les autres et pour nous mêmes, mais ne jamais douter que la mort triomphera ici bas.  Il n’y aura pas de victoire dans ce monde. La vérité c’est la mort, c’est à dire l’échec. Tout le reste, toutes les considérations sur ce qu’il faut faire ou ne pas faire (les poubelles jaunes et les poubelles vertes), sur les orientations à prendre pour le bien de l’humanité, n’est que jeu. Alors on me parlera de la royauté du Christ, des patries et peut-être même du moyen age. Cette tendance de vouloir restaurer la chrétienté en politique n’est rien d’autre qu’une utopie, argumenté, dans notre monde sécularisé, par les intérêts que représente la religion pour une meilleure gestion du monde. Je ne suis pas dupe de mes propres travers libertaires, je sais très bien que ce n’est pas là le but recherché par les écologistes Chrétiens, de transformer la religion en boîte à outil politique, néanmoins, la dialectique choisie pour convaincre ne peut que me forcer à m’éloigner. On ne convainc pas de se convertir dans le but d’une utilité pour le monde et l’humanité, on incite à conversion pour le salut d’autrui. Il y a là dans ces discours, une inversion de la raison, qui reprise dans la logique du téléphone arabe, peut aboutir à une production de raisonnements biaisés, un détournement de la vérité, une instrumentalisation de Dieu. J’exagère, mais cela sent quand même un peu la prière universelle.

 

 

La vanité nécessaire de tout engagement

 

Celui qui a l’ambition de sauver la planète aujourd’hui m’apparaît un peu comme la grenouille qui voulait se faire aussi grosse que le bœuf. La planète n’existe pas. Pour moi, la planète, c’est une carte, un globe lumineux sur une table de nuit, un service de google, une photo prise de là haut, depuis la nuit des temps. Mais la planète n’a aucune réalité. Dire le contraire est avoir une capacité d’abstraction de l’individu lui-même. Je connais quelques rues, quelques quartiers de façon disjointe. Seul le recours à la carte comble mes trous, mais cela n’existe pas. La planète ne peut être que le lieu du collectif. Et je ne crois pas que le salut puisse se délivrer de manière collective. Je ne crois pas non plus au pardon collectif. Je ne crois pas que le collectif ait une âme. Je ne crois pas en l’existence d’une conscience collective. Tout ça n’est que virtualité, produit d’une humanité qui prétend à l’éternité dans le concept. Vouloir convertir les chrétiens à l’écologie est une phrase trop longue. Il faut les appeler individuellement à la conversion et ne surtout pas dire que c’est pour sauver la planète. Il ne faut laisser aucune ambiguïté. Convertissez-vous maintenant, et cela ne vous empêchera pas de mourir demain ! Il nous faut agir avec la conscience de courir à notre perte. Convertissez-vous maintenant,  et cela ne changera rien à la mort de la planète. Convertissez-vous, il faut croire en la fin du monde. Il faut courir à sa perte. Voici le slogan que je veux lancer à chacun. Dans un autre style du « n’ayez pas peur ! ». Il faut y courir avec l’espoir d’avoir agi selon la volonté de Dieu.

 


La moitié d’un manteau suffit


Je souhaiterais laisser s’exprimer ici mon penchant libertaire. Poser d’abord que c’est dans l’homme uniquement, dans le mystère de ses intentions que réside son salut possible, et de proche en proche de la famille, et de proche en proche de la Patrie. Dès lors, la bonne santé d’une patrie n’est que le signe manifeste de la présence en son sein de cœurs purs. Disposer d’un Etat qui aurait tout compris (grâce à un vote utile), au service d’une loi supérieure, secourant les pauvres, transmettant la morale, sauvant la planète... ne nous garantirait rien. Deux écueils sont possibles : le renvoie systématique à la responsabilité de l’Etat grand organisateur et la corruption de la morale par assimilation à l’Etat (aussi exemplaire soit-il.) Alors je propose de repartir d’en bas pour être sûr de partir de l’homme et non de la chose. Le but est de permettre au Christ de régner sur nos âmes avant de le faire régner sur la planète, puisque c’est la partie qu’on ose se choisir, depuis que l’on prend l’avion de temps en temps. Demandez le programme ! Supprimer les subventions aux artistes et réinventer les mécènes, supprimer les subventions sociales et réinventer les œuvres caritatives. Pour aller jusqu’au bout, laisser mourir le pauvre pour pousser l’homme à sortir de sa tanière et le sauver, se sauver. Renvoyer tout le monde dos à dos dans sa responsabilité de tueur, de déicide. Ne plus colmater la brèche et proposer un miroir à chacun dans le quel chacun reconnaît le mauvais. Ne plus entendre à la télé Sœur Emmanuelle dire que l’Etat devrait absolument agir pour les pauvres et ne plus entendre à la suite les applaudissements de millions de téléspectateurs. Je veux qu’on dise : éteignez le poste, levez-vous, sortez dans la rue avec la moitié d’un manteau à offrir, sous les hués de vos voisins. L’Etat ne sert à rien pour le salut. C’est une bonne conscience et c’est tout. Saint Martin-Sœur Emmanuelle : 1-0. Les Chrétiens sont appelés à faire vœu de pauvreté et à ressentir toute la joie d’exister par et pour l’amour de Dieu. Et peu importe le devenir de la planète, de l’économie, de la justice sociale, de l’égalité nord-sud. Une fois que j’ai fait voeu de pauvreté, la planète peut bien disparaître, je suis sauvé !


Publié dans friche-intellectuelle

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Maximilien FRICHE 08/12/2008 21:38

Le problème n'est pas uniquement l'étatisation de la chârité. Il réside aussi dans la croyance en la réalisation d'un monde idéal sur terre. Cette espérance est une espérance contre la liberté de chacun et de chaque générations. Elle nie l'existence du mal, et la croyance en la fin du monde. Pour agir en Chrétien, et donc selon une certaine morale, ce n'est pas l'espérance d'un monde parfait qu'il faut avoir, mais l'espérance de son propre salut, de ses proches, et de l'humanité. En tout cas, c'est la lecture que je fais de Spe Salvi, lu hier soir.

JEAN DU TERROIR 04/12/2008 16:59

Me considérant moi-même comme un défenseur de la doctrine sociale de l'Eglise, je regrette que la nécessaire assistance des démunis ait été "étatisée" au point de fabriquer une espèce d'hybride que l'on pourrait appeler le "solitaire solidaire".Car la société civile et les communautés intermédiaires sont tout à fait  capables de remplir cette mission sociale à moindre coût dès lors que l'on respecte le vrai principe de subsidiarité et le développement durable.

Thierry 21/09/2008 14:43

Plus qu'amusant oui, essentiel, ne jamais perdre de vue que "je suis le premier des pécheurs" ... intrinsèquement, non à cause de mes fautes individuelles mais parce que malgré tout mes efforts je partage une nature mauvaise, possiblement, rédimée mais néanmoins faible et ontologiquement indigne !!tout raisonnement si "bon" soit-il ne peut qu'émaner du fond de cette nature ... que la roman ne s'ouvre que dans cette faille cela est sans aucun doute !!

MF 20/07/2008 09:46

Je crois que ce qui est amusant, au de là de présenter des points de vue ou des analyses pertinentes voire même criantes de vérité, c'est de ne jamais s'exprimer sans manifester la mauvaise foi inhérente à tout raisonnement. C'est ainsi que le texte devient systématiquement roman.

Thierry 18/07/2008 23:03

D'excellentes analyses, le dernier paragraphe est très fort et très exacte !! Merci