Indulgences pour indigents

Publié le par Maximilien FRICHE

Heureux les pêcheurs, ils peuvent demander réparation.

Le temps est aux indulgences. C’est le moment où jamais de racheter à bon prix ce que l’on a à se reprocher. Le monde moderne nous donne une unique occasion d’avoir bonne conscience. Tout sera effacé grâce à la popularité d’un moralisme new-look raisonneur. Les pauvres types que nous sommes peuvent se réjouir, l’humanisme tourne à plein régime et distribue individuellement des indulgences quasi gratuites. Sans compter que ce ne sont plus seulement les circonstances qui sont atténuantes aujourd’hui, mais bien la nature même de l’être. « C’est pas d’ma faute (…) j’suis égoïste » disait la chanteuse. En poussant un peu plus loin, nous sommes même invités au défilé des fatuités, à s’enorgueillir de notre pêché originel, pour, soit le retourner comme un gant soit, demander réparation au créateur qui est notre débiteur. Mais, même dans notre monde déchristianisé, le rapport à ces indulgences modernes est une hérésie, ramené au rapport de l’homme à son indigence. Seule la souffrance sauve !
 
 
L e   s a l u t   à    b o n    p r i x
 
Une indulgence est une rémission de la peine temporelle due aux pêchés déjà pardonnés. A une époque, on en faisait commerce. Aujourd’hui on rase gratis ! On a tellement d’indulgences à disposition sur tous les présentoirs et têtes de gondoles de notre nouveau monde presqu’équitable, qu’il va falloir se trouver rapidement des pêchés qui justifient une telle débauche de pardons. C’est la vulgarisation de la bonne conscience qui est à l’œuvre. Le bien est désormais accessible à tous, qu’on se le dise, il est enfin commun ! Il suffit de produire des raisonnements simples, de se servir tout seul d’indulgences pour compenser. Un voyage en avion pour un week-end flash en inde, OK, mais va falloir pédaler un moment sur son Vélib’ pour se racheter. Si vous tromper votre femme, vous avez intérêt à manger bio ou à ne tirer la chasse qu’une fois sur deux. Se contenter d’avoir des opinions peut aussi être salvifique, un vrai engagement du type d’être favorable à la libération d’Ingrid Bétancourt, peut vous permettre de jouer en bourse sans scrupules. Si vous cumulez plusieurs bons points de ce type, vous pourrez même vous autoriser à juger vos concitoyens, mais n’allons pas sur ce terrain, de crainte d’écrire un post de 80 pages. (Les liens hypertexte sont là pour éviter cet écueil et montrer à quel point chaque texte contient tous les autres.) Tout le monde connaît la panoplie du gentil consommateur alter-apple-Pepsi-bio contre le méchant microsoft-coca-macdo qui aura vraiment besoin de pédaler avant d’avoir son ciel sur terre. Ce sont des références simples, accessibles à toutes les intelligences, c’est les droits de l’homme déclinés en charia moderne. L’autre jour, alors que je militais à coup de tract en papier (quelle horreur), un habitant sort de sa boîte à lettre en toute fierté, comme un pop up en carton pâte, et me dit : «  Vous ne savez pas lire : pas de publicité ! – Mais monsieur, ce n’est pas de la pub, c’est pour les municipales. – C’est pareil, de toute façon je ne vote pas. Moi, je ne vote pas, mais je pense à ma planète ! » Alors là chapeau bas ! Dans la suite de ses raisonnements moralisateurs, il y a d’abord eu la sacro-sainte démocratie. Il a un souvenir que ne pas voter, ce n’est pas bien, ce n’est pas citoyen. Heureusement, il nous a poussé un autre raisonnement par-dessus, pour racheter son pêché, pour le ringardiser : il pense à sa planète. La démocratie oui, mais pas au prix de la planète tout de même. Nous voyons là, l’extrême habileté de la modernité à se renouveler à l’infini, que dis-je, à se recycler, sitôt qu’on est à deux encablures de la rejoindre dans son royaume des gentils. Toutes ses bonnes consciences acquises à bon prix permettent d’accroître la fierté individuelle, permettent une réhabilitation de la race humaine, d’étalonner la masse sur le bien commun. La sainteté dans le quotidien, c’est des gestes simples destinés à nous flatter et à faire abdiquer notre intelligence qui devrait naturellement être aspirée par l’honnêteté.
 
 
L e   s a l u t    à   b o n    p o r t
 
Cette bonne république humaniste a tant insisté sur la méritocratie ! Chacun pouvait prétendre à sa part de ciel sur terre selon ses talents, son travail, le respect qu’il avait des institutions. Cette hérésie portait en elle une justice acceptable par tous. Biberonnée au catéchisme moralisateur psycho, l’époque moderne a fait ses choux gras des circonstances atténuantes. Les faits pouvaient faire perdre de leur réalité, être peu à peu réduits et conceptualisés à petits coups de justifications. Le contexte devenait le vrai coupable et pouvait même permettre une inversion des rôles entre victime et bourreau. Ca n’existe pas, les circonstances atténuantes, ça ne devrait pas exister. Les faits sont absurdes et têtus. Aucun raisonnement ne changera la vérité d’un cadavre, ne rendra moins mort un corps. Nous trouverons les moyens, dans de prochains post, de dire tout ce que l’on rejette dans la volonté humaine de rendre justice, dans la dérive judiciaire de n’utiliser le pouvoir qu’à des fins de réparation plutôt que de punition. Nous développerons ce bourrelet présent dans ce texte pour dégager la route d’humilité, la petite route froide, humide et têtue qu’il convient d’emprunter. Regardons les circonstances atténuantes avec l’esprit de notre quotidien : « je t’ai un peu trompé, j’ai pas trop piqué dans la caisse, j’ai un peu visé la tête, on l’a un peu forcée… » En pensée, en parole, par actions et par omissions ! Oui, j’ai vraiment pêché ! On va tous faire un peu pénitence et gommer toute hiérarchie dans les peines et donc dans les crimes. Mais, ne nous attardons pas sur ce point des circonstances atténuantes face à la réalité d’un cadavre. Ce qui est important, ce sont les petites culpabilités, les occasions quotidiennes de mauvaise conscience. Ce qui est amusant c’est d’identifier les raisonnements qui nous permettront d’être dores et déjà sauvé. Regardons la modernité de visage à visage. Aujourd’hui, Ce ne sont plus seulement les circonstances qui sont atténuantes, mais notre être même. On est ainsi, on n’y peut rien. Ouvrez vos oreilles et écoutez la chanson de Brigitte Fontaine : « (…) Pourquoi t’as pris l’homme de ma vie, simplement pour passer la nuit, pourquoi t’as laisser ton vieux père dans un caniveau l’autre hiver (…) C’est pas d’ma faute, je ne pouvais pas faire autrement, tu comprendras c’est pas d’ma faute, tu le verras, c’est pas d’ma faute, voici pourquoi : j’suis : égoïste. » 1965. C’est génial, parce que c’est ce que l’on vit. Si on agit mal, c’est à cause de trucs liés à l’être, pour les quelles on est considéré irresponsable. Le psychologisme est dépassé, il ne concernait que le paragraphe du dessus, la médicalisation se déploie maintenant à outrance pour permettre d’éditer une définition de chaque individu. Cette dernière est destinée à dire, sourire de compassion aux lèvres, au mec qui a encore mauvaise conscience : tu n’y peux rien, tu es comme ça, arrête d’essayer de combattre ta nature. Bien sûr, la bienveillance est une valeur supérieure, bien sûr, il est important de dire à notre prochain : tu vaux mieux que ce que tu dis, tu vaux mieux que ce que tu fais. Bien sûr. Seulement, aujourd’hui, le simple fait d’agir d’une certaine façon est un gage de bonté intérieure. On ne peut pas être foncièrement mauvais si notre nature exprime un quelconque ressentiment social. On a tous lu ces pamphlets dénonçant le politiquement correcte et son complexe de supériorité donnant par exemple aux femmes, ou aux noirs, une présomption d’innocence de naissance. Ils ne peuvent pas être complètement mauvais, quoi qu’ils fassent, ils ne peuvent pas être complètement coupables, ils sont déjà tellement victimes de la société, voire victime d’être nés comme ça. Et à l’inverse, on sait qu’aujourd’hui un occidental blanc hétérosexuel chrétien aisé a de grandes chances de devoir s’excuser avant même de commencer à agir. On a lu tout ça. On s’est déjà régalé de tout l’esprit de nos auteurs préférés. On a déjà ri. Toute réaction commence par un fou rire et finit par un exile. Notons, quand même, que notre monde moderne, en déployant son complexe de supériorité en présomption d’innocence et culpabilité de naissance, fait montre d’un racisme absolu, d’une discrimination hiérarchique totale entre les êtres. Cette forme de discrimination positive intégrée à tous les raisonnements, à notre morale évolutive est la marque d’un complexe de supériorité savamment entretenu par l’économie du clonage. Si seulement tout le monde était identique on aurait plus besoin de faire la promotion de la diversité. Si on était tous pareil, on serait tous anti-raciste et ce serait réglé. Rien ne consomme tant qu’une masse, rien ne consomme tant qu’une armée de clones. On est tellement tolérant que l’on voudrait que tout le monde ait la chance d’être comme nous, mous ! Je me souviens aussi des commentaires de Dantec sur l’affaire Camus dans un de ses journaux métaphysique. Dantec remarquait non sans malice que tous les médias étaient tombés sur Camus l’accusant d’antisémitisme littéraire, tous les médias, toute la modernité, sauf une, le journal Têtu qui ne parlait que du talent de l’individu. Et oui Dantec nous le révèle, dans notre monde, l’antisémitisme se dissout dans l’homosexualité. On ne peut pas être foncièrement mauvais si on est homo. On a forcément un bon fond… Le salut se mérite pour les uns, et c’est à eux que sont destinées les indulgences modernes évoquées tout au début, c’est à eux qu’est destinée toute notre niaiserie, cela tombe bien c’est eux qui l’ont inventé, c’est ce qu’il restait en dépôt après l’évaporation des idéologies. Pour les autres, ils sont nés porteurs d’indulgences. Ils vont donc devenir sacrés pour nos sociétés, il va falloir les toucher pour être sauvé, il est possible qu’en communiant avec ce qu’ils représentent selon notre propre niaiserie, nous soyons sauvé. Tout le monde se met à rêver de cette communion des indigents. On rêve mais on s’en veut un peu, d’avoir accepter ce sado masochisme, de l’avoir engendré. D’un autre côté, refuser, ce serait être définitivement mis hors jeu, ringardisé, diabolisé. Rassurez-vous petits culs blancs, il y a la possibilité d’être friendly pour le coupable de naissance, copain du "porteur saint". C’est une chance offerte ici bas au bourgeois pour se racheter, c’est une porte ouverte sur le purgatoire sur terre. C’est sympa, parce que franchement, le bourgeois ne voyait pas bien comment il allait pouvoir s’en sortir, il doutait même d’être capable de bons sentiments. Il y a pleins d’autres possibilités pour développer sa phyllie et conjurer ses phobies. Et si on est de droite, on peut même tenter de le rester du moment qu’il s’agit de la droite humaine. Tout est prévu. Il s’agit juste de reconnaître ses fautes et de savoir repérer les mains tendues devant nous, pleines d’indulgences, comme autant de raisonnements à faire sien. La solution remplace le salut.
 
 
L e   s a l u t   e s t    u n    a c q u i s    s o c i a l
 
Alors que tous nos sentiments de fiertés nationales doivent être la source de notre complexe, il faut que ce qui nous faisait honte devienne un élément de fierté. C’est magique, c’est la réversibilité droit-de-l’hommiste. Le diable est toujours dans la caricature du vrai, le diable se moque du monde et de son créateur ! Le Diable n’a pas d’esprit mais il a de l’humour… Il ne suffit plus de dire, « il n’y pouvait rien, c’est les circonstances et la société les coupables », il ne suffit plus de dire non plus de dire « C’est pas d’ma faute, je suis comme ça, je n’y peux rien » il faut impérativement dire que ce n’est pas une faute et que j’en suis fier. Que toute la race humaine défile toute nue entre Nation et République, fière de son pêché originel ! Et ces prides sont autant de cérémonie d’absolution collective, où l’ivresse paganiste revendique une déformation du droit. Le salut est devenu un droit. Il y a eu des luttes, et pas seulement en mai 68. A quand, un cortège d’islamistes sur char décoré exigeant le droit d’être terroriste compte tenu de la prise en compte réglementaire de leur foi et de leur culture. C’est pas d’leur faute, cela s’impose à eux. Et les pédophiles ? Pourquoi ne seraient ils pas fiers de ce qu’ils sont ? Non. La modernité a tout prévu. Elle sait que le progrès fonctionne par sauts. Il lui faut des frontières. Philippe Muray aurait appelé ça des zones d’indignation protégées. Il faut des frontières parce que la modernité est manichéenne, elle moralise et défini le bien et le mal à chaque époque. Elle se contredit en se recyclant et nous condamne à la défense de ce qu’elle était avant le dernier saut de progrès. Quand on se trouve au de là de la frontière, il convient de ne surtout pas être fier mais uniquement d’en rester au stade précédent, c’est à dire de se faire plaindre. Les circonstances n’étaient plus suffisamment atténuantes au de là de la frontière, l’être n’étant pas réputé porteur d’indulgences, il convient de demander réparation. A qui ? A Dieu. Le créateur devient le grand débiteur de tous ceux qui se trouvent au de là de la frontière : les moches, les pédophiles, les malades, les tueurs en séries, les terroristes, les grabataires. Ceux là ne devraient pas être là. Ils auraient dû avoir le droit à ne pas naître. Droit à ne pas naître homo ? Non quand même pas ! C’est tordu. J’ai vraiment du mal à suivre la succession des raisonnements, c’est normal pour être moderne, il faut d’abord être amnésique, le passé doit être une re-création contemporaine. La réponse actuelle au droit à ne pas naître, c’est bien sûr le droit à mourir dans la dignité. On le constate déjà pour toutes ces victimes de leurs corps, on se bat pour eux. Ils le méritent bien puisqu’ils ne peuvent être fier. Que voulez-vous ? La société a décidé que l’on pouvait être fier des transsexuels mais pas des trisomiques… C’est irrationnel. Revenons aux criminels, car le sujet est bien le salut, et les indulgences. On propose la médicalisation à tous nos tueurs en série en attendant quelque chose de plus radical. Ceux là bientôt, après la prison, iront en maisons médicalisées et finiront euthanasiés parce quand même la peine de mort c’était horrible ! C’est du futur proche. L’indulgence, ce sera la piqûre, le liquide dans la veine, un don pour celui que Dieu n’aurait jamais du créer. Non pas une peine, mais un soulagement, une réparation de l’œuvre. Une vengeance.
 
 
Nous croyons que la   s o u f f r a n c e   sauve le monde
 
La différence, c’est que nous croyons que la souffrance sauve le monde, qu’il n’y de salut que par la croix. La chair a vocation à être humiliée. Nous ne sommes rien d’autre qu’une chair habitée par un morceau d’âme qui a chuté. C’est comme ça que nous sommes des individus. C’est comme ça que nous sommes mortels. C’est comme ça que nous sommes indigents. La distribution des indulgences modernes, la déclaration des êtres porteurs d’indulgences et des autres débiteurs de Dieu, procède d’une négation de la nature même du pêché. Il fallait aimer son pêché, c’est vrai. Parce que la nature du pêché est ambivalente et non relative. Son ambivalence réside dans la souffrance salvifique qu’il procure à l’auteur du mal, directement ou via sa victime. Il fallait se réjouir d’avoir honte de ses faits et gestes, c’est par la honte que le premier pas dans une démarche de pénitence était engagé. La honte, l’humiliation que l’on recevait à la suite de nos actes, encore une fois, directement, ou via cette victime aux yeux ouverts, étaient des dons de Dieu pour notre salut. Changer la nature du pêché revient à nier notre liberté même, sur bien des aspects sous-entendus par les raisonnements modernes. C’est évident, ne le développons pas. En revanche, ce qui l’est moins, c’est le lien entre la peur de la mort, la liberté individuelle et le pêché. Pourtant, fier ou non, l’homme n’en reste pas moins mortel. Il est donc moins que rien ramené à la masse perpétuelle des humains du globe. Pourtant la liberté ne s’éprouve qu’individuellement et elle s’éprouve dans le rapport avec la mort, dans la conscience qu’on en a. L’homme est d’autant plus libre, que cette conscience est nue, non parée de raisonnements collectifs, de lieux communs. Rien n’est plus parlant que quelqu’un devant quitter une entreprise par une mise en retraite ou un licenciement. D’un coup, toute la vanité de ses précédentes journées lui saute à la face, tout lui semble idiot et virtuel : les mails, les enjeux de pouvoirs, les postes, les chiffres, etc. c’est ce qu’on appelle une petite mort. La grande c’est pire, elle rend véritablement tout relatif sauf cette liberté condamnée et révoltée qui nous habite. A ce moment précis de la déchirure, personne ne pourra nous convaincre individuellement que nous devons être fiers d’avoir été, personne ne pourra continuer à nous justifier A moins qu’à force de raisonnements, nous soyons mort spirituellement avant notre mort physique. Alors là, bravo au malin ! Le virus de la modernité est peut-être plus efficace que toutes les pestes qu’il a pu répandre sur terre jusque là, efficace comme un gaz, efficace comme un esprit ! C’est au moment de prise de conscience de notre caractère mortel que nous recouvrons notre liberté totale et, que nous souffrons de quitter le monde. Notre rapport à la mort nous oblige à nous dépouiller de tout notre jeu, de la construction de nos phrases au profit d’un inventaire de nos responsabilités. Nier la nature du pêché revient donc à nier la nature de l’homme, à nier sa liberté, et à nier sa mort. Ne pas accepter la souffrance issue de nos actes mauvais revient à virtualiser l’homme à nier qu’il est une créature, à nier la création. Il faut savoir que le mal existe, que pêcher introduit le mal dans le monde. Il faut savoir que la souffrance qui revient alors vers le pêcheur est un don de Dieu pour son salut. La souffrance sauve le monde.

Publié dans friche-intellectuelle

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