Faute de cadavre en vue, je m’en vais achever mon histoire. Au milieu de ma gymnastique de bonze, j’entends un grand fracas. La porte de ma piaule s’ouvre sous la poussée d’un petit troupeau
de caniches excités par l’odeur du su-sucre de ma pomme. Il n’y a rien de surréaliste ni d’extraordinaire, ce ne sont que des images pour rigoler, me moquer.
A suivre
La suite :
Faute de cadavre en vue, je m’en vais achever mon histoire. Au milieu de ma gymnastique de bonze, j’entends un grand fracas. La porte de ma
piaule s’ouvre sous la poussée d’un petit troupeau de caniches excités par l’odeur du su-sucre de ma pomme. Il n’y a rien de surréaliste ni d’extraordinaire, ce ne sont que des images pour
rigoler, me moquer.
Il y a sur la négation de ma porte cinq policiers disposés en dégradés. Tout un petit monde de beaux hommes blonds, mal en beauté, cherchant
l’amour pour s’en excuser. Calme ! Je ne m’effraie pas. Tranquille, je me lève en leur tournant le dos. Je plonge mes doigts dans mes cheveux, les replacent, les attache et défroisse mes
vêtements avec le plat de la main. Je fais trois pas vers la fenêtre et me retourne pour leur faire face d’un peu plus loin. J’attrape une chaise de paille sur ma droite et m’y assois à
l’envers. Je mets mes coudes sur le dossier et j’essaye de dissimuler mes tremblements de peau. Je tremble quand même. La surprise sans doute. D’ailleurs je l’exprime avec des mots neutres. Je
ne les regarde pas vraiment, je vois plus loin, comme un aveugle.
Je vais subir un interrogatoire en bonne et due forme avec pour seul avocat : la peur. J’essaye un peu de reprendre mes esprits, de me
les réincarner. C’est une opération difficile pour une femme funambule qui jongle avec le ridicule de rester coller à une basse terre et, la lubie de devenir une femelle de Dieu. Cela semble
facile à trancher, comme ma tête posée sur votre lame.
« Pourquoi t’es-tu enfui ? » Lance l’homme bien entouré du centre. Il veut dire : contre qui. Je bégaye et ma
raison déraille. Plus ils me chamaillent, plus je sens que c’est pleine de honte que je paye. On veut m’éclairer au soleil pour me prendre au piège de ses mailles. Pour que je devienne une
antépénultième merveille, pareille à celles qui ont séché, le cœur en pagaille.
Ecoutez ma voix qui s’accroche tant bien que mal au dos de mon tambour. Dans cette rythmique, au cœur, elle résiste, c’est dur d’avoir la
réplique. Ecoutez ma voix qui se sent pousser des ailes et qui aggrave sa position en se foutant d’Eve ou d’Adam. Pour sauver ma pomme. Laissez-moi vivre, laissez-moi ramper jusqu’au plaisir
qui m’enivre et, laissez-moi rire de votre allure de prêtre prêt à punir la liberté que je ne lâcherais pas pour tout un empire. Je veux être ivre et chanter la folie de ne plus vouloir vivre,
être le point de mire d’un Dieu qui se décide enfin à bannir. Je voudrais partir, atteindre le pays où l’on peut choisir d’être ou de sortir de la piste où se joue le mélodrame du
plaisir.
L’amour, je le donne aux anges. C’est ma raison que sans cesse cela ronge. L’amour, qu’il s’échappe comme un songe. C’est dans un cœur
volatile que je le range. C’est enfin libre que je plonge, sage et heureuse d’avoir partagé avec les anges.
C’est ma voix qui vibre, fragile et seule, à travers vos esprits presque ouverts. Je veux m’en sortir, pouvoir chanter jusqu’à crever le cœur
des menhirs.
Je sais qu’ils sentent l’absurde en moi. Il faut que cela soit dit clairement. Je ne veux plus aimer mon prochain, je ne veux pas le haïr, et
je veux simplement vivre sans, l’oublier.
Ils me mettront à feu et à sang avant d’avoir compté jusqu’à cent, je le renifle. Ils tiennent absolument à ce que je rentre dans le rang.
J’ai toute la lourdeur du ciel qui se repose sur moi, comme la première pelletée sur le macchabée.
Sous les pavés des trottoirs, il y a ma rage. Ceux qui piétinent s’en foutent comme de leur première femme, il faut bien que le monde
avance.
L’étau se resserre, mes yeux s’écarquillent. Je regarde à droite, à gauche et ailleurs, devant moi où sont chaussées quelques dents longues
et blanches bien mises en valeur. Ces gens s’aiment et, sèment leur bonheur partout, je ne cèderai pas aux avances des mal en beauté pourtant bien costaud, je recule, je recule, deux fois
valent mieux qu’une. J’essaye de fuir. On est entré dans ma prison. On veut partager avec moi mes barreaux et je me cogne aux quatre murs dans une fuite instinctive et
absurde.
Laissez moi vivre. !
Cela devient un cri perçant et déraillant. Il faut en ressentir la folie. Déchirez vos pensées, arrachez vos cœurs. Tombez de haut et oubliez
vos piédestaux, ce ne sont qu’un trottoir de rats. Ah, les rats d’amour, les rats d’égouts. Ciel ! Des rats divins, des rats du bien, des rats t’ont mis un cœur en tête, il faut leur
cracher ton venin.
Puisque je ne peux pas fuir, puisque je ne veux plus aimer, je prends mon élan et je vole dans vos ailes d’anges ratées.
Guerre ! Laissez-moi en finir ! Laissez-moi en finir. Laissez-moi en
finir.
Cette histoire n’a rien d’une fable, mais nous retrouvons tout de même les flammes, l’éphémère et l’enjeu. Fontaine, je reboirai de ton
eau.
Je retrouve peu à peu le goût du sang, souvenir de jeunesse, rancœur d’amour. Et je me fais femme fatale. Je marche lentement, enlacée d’une
atmosphère funèbre, déjà plus alléchante mais encore effrayante. Ondulant entre trois trottoirs qui se valent tous. Sur les pavés : les pigeons.
Je m’articule comme le vautour sur le point d’envol. Mon sourire ne laisse apparaître
que des armes blanches. Histoire d’y voir. Je ne les tuerai peut être pas tous les cinq, mais au moins un, pour l’exemple, celui qui a voulu m’étreindre. L’ayant reconnu, je bondis sur lui,
saisissant son cou dans mes mâchoires en plein vol. Je serre et j’arrache un morceau de chair saignante. A mes pieds, se trouve une gorge entrouverte. Ténor ou castra. Il suffit de me le
demander. Il meurt en silence, demi-pause, et je lâche le morceau, mon crachat, pour la reconstitution de la police. Ses compères se sont enfuis. Il faut croire qu’ils n’ont pas de leçons à
recevoir.
O ma solitude.
Aimer la liberté au de là de l’amour pour ne plus être ridicule, jamais, pour ne plus être faible, pour ne plus attendre que tu rentres le
soir, pour ne plus attendre d’étreintes de celui qui a attrapé froid à la gorge sans une seule goutte au nez. Aimer la liberté au de là de la vie, je sens que c’est possible. La mort sous son
papier cadeau doré, peau de lumière, m’appelle. Je suis la seule à vraiment la désirer.
O ma mort.
Je ne trouve plus les mots et je plisse les yeux et, le front en perle, et, finalement, le visage tout entier. Pour une fois qu’on me met
en lumière, ça va même au de là de la plume qui me colle. Un soleil en retard me guette. Ses rayons arrivent comme des lianes sur mes épaules en frissons. Cela serpente autour de mon cou. On
chauffe la lace. Et le soleil m’emporte, je suis pendue à un de ses bras. Il jongle de plusieurs mains avec une seule femme.
« A quoi joues-tu mon astre ? A moi ? A la folle de moi ? Je sens que je brûle. Feu la femme.
– Et, puisque tu meurs, je m’amuse, ma muse. Un monde fait par personne d’autre. Un monde d’inspiration.
Un monde au pied de ma lettre. Allez-va ! Meurs.
Je m’amuse ma muse.
Je fais des histoires. »