La vie est un jeu. La vérité, c'est la mort.

Publié le par Maximilien FRICHE

J’ai déjà dit tout ce que je pensais des niaiseries produites les unes à après les autres, à coups de raisonnements et de perverses démarches analytiques. J’ai déjà, maintes fois, déploré les dérives moralistes consistant à identifier des déterminismes au salut. J’ai déjà abusé du mépris en vers tous ces humanistes fiers de leurs capacités à réfléchir qui fabriquent le bien en pratiquant le dénigrement, pour définir ce qui ne l’est pas. J’ai déjà haï ces fabricants de charia applicable à chaque modernité, donnant les moyens de juger dès à présent des chances de salut de tel ou tel, donnant les moyens de juger du mérite d’être tué aussi. Passons sur les inventeurs de la charia, passons sur l’islam, cette religion aliénante, qui copie mal, qui copie en mal. Passons sur ceux qui considèrent que vouloir connaître Dieu est mal, passons sur ceux qui n’ont pas soupçonné l’infini liberté des créatures, l’infinie liberté de chaque personne. Passons. Mais je peux vous dire que le procédé est copié et plagié par une modernité fière de ses tables de lois. Il existe la charia humaniste, voire humanitariste. Celle qui vous a appris la tolérance à l’école, celle qui faisait la course avec le catéchisme à l’époque. Le retournement de deux trois slogans en vers son prochain a biaisé tous vos raisonnements jusqu’à vous pousser à l’autodestruction. Que je suis mauvais puisque je suis né français, que j’ai bien plus d’obligation envers le monde entier qu’envers ma patrie et ma famille ! Que le journal de vingt heures est bien plus proche de moi que ce courrier de ma vieille tante !
Il existe la charia durable. En voilà une qui a de l’avenir, car on dirait presque que ce n’est pas une idéologie. Ce n’est plus les Français les coupables, c’est carrément les hommes, l’humanité dans son entier. Même les nazis avaient davantage ciblé la cause de tous leurs maux. Prendre un bain, c’est mal. Faire du vélo, c’est bien. C’est fastoche, le paradis à portée de main. On aura des preuves à aligner, on aura vraiment mérité les flammes si on a fait que prendre des bains toute sa vie !
Il existe aussi la charia gay, on ne peut plus moderne ! Celle qui vous a sensibilisé aux sexualités au collège. En conséquences de quoi, si on est homo, on ne peut pas être foncièrement mauvais, il y a forcément du bon en vous, qui excuse le reste. D’ailleurs, vous êtes contraints à la fierté dès lors. Que tous les homos honteux soient dénoncés par nos amis bienveillants de Act-Up ! Pas le droit d’avoir honte et, si on est hétéro, y a vraiment pas de quoi se vanter. Que tous ces gens vomissent sur l’hétérosexualité qui les a fait naître ne fait broncher personne ! Il ne faut pas voir dans leur combat une remise en cause de leur propre naissance, il ne faut pas y voir un désir de revenir sur la création, ce serait faire de l’interprétation.
A mon triste regret, on subit même parfois des velléités de charia chrétienne ou catholique : allaiter son enfant c’est catho, Harry Potter c’est pas catho, Glorius c’est catho, Tolkien c’est catho, et toutes ces niaiseries qui craignent du Bouttin. Est-ce que si ma fille est invitée dans une famille lefebvriste, elle peut les accompagner à la messe ou est-ce que c’est grave ? Famille crétine vous répond, pas de panique, vous aurez la solution à votre dilemme, n’ayez pas peur. Là c’est clair, la relecture de tout Bernanos s’impose. Je veux crier : Il n’y a aucun déterminisme au salut. Nous verrons des tueurs en série dans les bras de Dieu. On verra aussi les bondieusards de la première heure, avec une sainte femme et, personne n’aura rien mérité.
J’ai déjà pleuré devant cette tactique qui consiste à nous faire regretter la modernité d’avant-hier pour combattre celle d’aujourd’hui pour nous réduire à des nostalgiques ou passéiste. J’ai déjà témoigné enfin de mon désir de refuser de participer, comme ultime et dernière réaction. Je sais déjà tout ça. Bref, je me suis retranché dans une posture. La satisfaction que j’y trouve est une preuve de confort. Il faut donc pousser le texte plus loin.
 
 
Epitaphe
 
Ce qui est important c’est d’être vieux dans sa tête. Je sais déjà tout ça, et la vie ne m’apprend rien. Je sais tout, et on est nombreux dans ce cas. Etre réactionnaire n’est pas suffisant, il faudrait être mort. Il faut pourtant continuer à vivre. Continuer d’être humilié de nature. Avancer et voir s’abîmer tout le bien reçu à l’enfance, à cause de ce corps non glorieux. Nous sommes rendus modestes de force, ayant fait buter le projet de Dieu sur notre coriace carcasse, en résistance passive, en impuissance nuisible. On pense à Saint-Paul bien sûr (Romains 7 15-19.) Qu’il est humiliant de savoir et de ne pas arriver à faire alors que c’est si simple ! Que c’est humiliant de faire le constat que la vieillesse n’amène que davantage d’échecs, avec l’abandon progressif de tous les principes évidents de l’enfance. On maudit ce premier pêché, qui nous a autorisés à nous mépriser et donc à continuer plus bas. Sur la chemise, une fois qu’une tâche est faite, plus la peine de prendre des précautions on peut y aller à fond, on peut manger avec ses doigts et s’en mettre partout. Malgré les confessions qui lavent plus blanc que blanc, quand on revient à se tâcher, c’est direct jusqu’au maximum déjà atteint. Dès le début, dès le sortir de l’enfance, il fallait écrire :« Je n’ai plus rien à apprendre. » Et pourquoi pas : « il connaissait déjà la mort » ? Epitaphe du lucide. Sentence d’inutilité proférée à la face de toute vie. On pourrait se dire suicidaire et impuissant. Prendre cette décision, ce serait déjà poser un acte, participer au grand tout. On peut se jeter comme créature incapable du bien, de durer dans le bien. Ce serait s’être fait piéger. S’éliminer soi même pour cause de ressemblance avec l’ennemi et par impuissance à combattre l’ennemi. Alors on n’a qu’à rester dans sa posture, encore confortable, mais mince. Un peu comme un équilibriste, retranché sur un fil de vérité. Il convient simplement d’attendre. Quelle mort vaut la peine d’attendre toute la vie pour la rencontrer ? Drôle de raisonnement acquis dans ce retranchement. Cela ressemble de plus à plus à la posture des suicidés éternels du loup des steppes de Hermann HESSE.
 
 
Oblation nécessaire du jeu
 
Mais on voit bien qu’il faut aller plus loin, dépasser cette simple étape. Se définir réactionnaire, suicidés éternels, et pourquoi pas existentialiste, c’est encore être dans le jeu. Ce que je souhaite maintenant, c’est dépouiller toute la vie de la moindre goutte de jeu. Je veux arriver au noyau de l’être. Dans la vie, tout est jeu. Dans la vie, d’ailleurs, tout est mal joué. Les anciens diraient qu’il convient de dépouiller l’homme de ses masques, de ses grimaces. Se voir, s’entendre est une épreuve pour. C’est tellement mal joué, sur-joué, toutes les scènes sont à refaire. Naissance deuxième ! Si c’est possible. La vie ne fait pas assez vraie, on croit de plus en plus à une fiction. On s’imagine en même temps qu’on agit. Mais si on se voyait ! Au travail, quelle comédie. Déjà écrit. La vie de famille, et oui, la vie de famille aussi. Non pas qu’on ne soit pas objectivement sincère, mais c’est quand même joué. Il n’y a quand même pas que moi qui ne suis jamais spontané ! Surtout quand on tente de se réduire à son plus petit dénominateur commun, par média interposé, drapé de psychologisme du type ça me fait quelque chose quelque part. La politique ? Le jeu est sa nature. Pas la peine d’écrire. La littérature ? C’est ridicule. Déjà écrit. Sans jeu, je suis seul, nu, sans armes et sans muscles, muet. Je ne suis qu’une cible.
 
 
Homo malus est
 
Tout ce que je dis est faux, du moment que j’ai l’intention de dire quelque chose. Tous mes gestes sont maladroits et la maîtrise de soi est encore plus ridicule. Il n’y a qu’à se définir comme mauvais ayant atteint le petit noyau de nos mesquineries. Dépouillé des jeux, on se retrouve aussi faible qu’un nouveau-né, maculé en plus de toutes ses erreurs et fautes. Et là, on sent qu’on approche la vérité. Ce noyau, c’est la mort dans l’âme. Il n’y a que ça de vrai. Notre pêché mortel autour duquel on construit sa fierté d’homme libre. Si par hasard je fais du bien ça ne peut-être que par don, que suite au pardon. Notre indigence est évidente. Et se la jouer jusqu’au bout est indécent. Quand je pense que certains vont jusqu’à écrire leurs dernières volontés ! Ils y ont donc cru. Quand je vois que l’on cherche à interpréter des événements pour les faire rentrer dans l’Histoire ou d’autres fictions, alors qu’il n’y a que des victimes et des bourreaux, alors qu’il n’y a que des créatures aimées et le mal à l’œuvre. Le dernier réflexe du réactionnaire, devenu suicidés éternels, est de vomir sa race, la race humaine. Je suis raciste car conscient qu’ils sont tous comme moi. Ces semblables chétifs, voulant se donner de l’épaisseur, un rôle sur démesure, ces mecs qui se regardent, se pensent, se construisent en toute virtualité. Je les déteste tous. Il est interdit de se détester. Et pourtant, c’est bien ce qui arrive, avec les yeux rouges, comprimés de liquide, écœuré de soi. On ne se déteste pas vraiment, pas complètement. Mais on se déteste en toute situation. A chaque fois, c’est comme cela qu’on se déteste. On aimerait ne plus rien faire du tout, resté figé par crainte de se la jouer, par crainte de comprendre que l’homme n’est que mauvais.
 
 
Deus caritas est
 
Ceux qui connaissent un peu leur catéchisme, ceux qui ont la foi, détectent immédiatement en moi la trace d’un pêché. C’est un pêché de posture, cette posture rigide du mec agrippé à la vérité, du lucide dénudé qui n’aime pas la vie et a horreur de la mort. Ce pêché est de refuser la création, toujours le même, trouvé à un autre endroit. Le pêché de la morbidité refusant par nature, l’amour, comme une raison suffisante à la création. Et pourtant, faire le constat de son indigence m'apparaît comme une étape indispensable, voire même un point de pèlerinage incontournable durant toute la vie, le point du retournement pour aller un peu plus loin à chaque nouveau départ. Il faut donc tirer de ce pêché d’existentialisme matière à conversion. En faire un socle indispensable à la construction de la foi. Partir de rien en fait, et revenir sans arrêt à ce rien. L’amour arrive dans ce moment de dénuement. Il ne reste plus que ça. Si on se refuse d’un côté à jouer, de l’autre à se détester. On ne devrait se contenter que de ça. Se savoir aimé et, aimer à son tour, à fonds perdus, sans commune mesure avec ce qu’on reçoit, sans ambition, sans intérêt. Aimer parce qu’on ne sait faire que ça, même mal. L’amour, c’est le salut. Dieu n’est qu’amour.
 

Publié dans friche-intellectuelle

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article

Pierre 13/12/2007 14:04

Je découvre votre blog

voiker 11/12/2007 22:14

Je m'arrête en cours de lecture, je reprendrais plus tard, parce que ça peut et doit se lire à la vitesse de compréhension nécessaire et différente chez chacun.Plein de chose que je ressens, et que j'ai déjà pensé en moi, et dont tes formulations me valide.Aujourd'hui, EXISTER n'est plus possible.