JF OU VF CHERCHE CROQUE MORTS (1/2)

Publié le par Maximilien FRICHE

Je marche lentement. Déjà moins belle, mais encore charmante, n’est-ce pas ? Ondulant entre trois trottoirs. Celui de droite, l’autre de gauche et, peut être, le grand d’en haut où glissent en toute sécurité les morts et les anges. Moi, sous les réverbères humides, je pleus, malgré mes trois fleurs en main qui se fanent.
 
Toute la vie me tombe dessus comme une évidence, une obligation de la raison. Etre vivante : tout de suite, ça limite. Soumise à ce qui m’écrase et à celui qui, un jour, a osé m’étreindre. Toute la vie me tombe dessus avec une impression de déjà vu, même sur la fin. Je ne sais pas quoi en faire. D’où je suis, je vois le bout, ça n’a rien d’exceptionnel, ça n’a rien à voir.
 
Etre libre. Etre morte. Un état stable de solitude extrême. Que du sable, pour avoir une attitude de reine. On a bien le droit de rêver.
 
Qui suis-je ? Je suis une fille. J’ai presque tout dit. Je suis pensionnaire en ville, pensionnat de filles, maisons closes, maisons des faiblesses. Là bas, on m’éduque. On m’apprend à aimer mon prochain et, mon précédent l’apprend aussi. Je n’aime pas le pensionnat.
 
Je me rapproche de plus en plus du monde. Du haut monde. Je serre, toute tremblante, le bouquet sur mon cœur batteur. Je vacille. Les rues de ma ville sont vides et, dans un sursaut de mourante, je m’arrête, net. Ma vie commence d’un coup à virer de bord. Je me fige, les deux pieds dans le même caniveau, sale et sans eau. Mes trois fleurs ont la tête à l’envers et s’assèchent. Elles ravalent trois fois leur sève et me laisse sans beauté. Mes pieds commencent à aimer un peu trop le sal sol de la rue.
 
Une décision responsable d’adulte sans attache. Je rebrousse chemin, vivace et rebelle, je change de vase, quitte à me traîner dans la boue. Solitude…
 
Il pleut dans ma ville a sein dormant. Elle le donne aux petits des hommes qui se déshydratent sous les ponts. Les maisons en bordures des rues font grises façades et laissent découler de source mélancolique et impudique, leur rimmel de pollution. Pas une voiture, pas un badaud. Pas un chien, pourtant c’est un temps pour eux. Je pue le chien mouillé et j’attrape froid. J’attrape froid d’être venue au monde, embrumée des pleures de ceux que je déçois. Je suis née nue, je partirai en camisole de force.
 
Je parcours toute la ville sans relief, à faible allure, pour laisser de la place à mes pensées indécises. Je sème mes trois fleurs sur les trottoirs pour ceux qui s’aimeront, alors le dos courbé, honteux d’être faibles. Une révérence d’avance pour recueillir ce qui se fane. Je ne suis plus capable d’aimer et je ne le veux même pas. Que l’on m’aime ? Oui. Pourquoi pas. Mais jusqu’à l’écriture ou la mort, je n’y crois pas. Personne sauf moi. Et, maintenant, plus rien. Vidée de part en part, en pire.
 
Il pleut dans ma ville au sein dormant. Si le divin pleure, je peux bien laisser le féminin s’effondrer, tomber du haut de sa beauté et de sa fragilité. Rien n’est plus sage. Dieu pleure, mes yeux sont rouges, le ciel est noir, je suis trempée. Alors : éclats de rire au-dessus de moi et des pavés. Quel vicieux, le premier, se penchera de son trottoir pour scruter mes gestes, mes regards et mon halètement ? Qu’il se montre immédiatement ! Je me fiche de vous comme vous riez, je suis libre, insolente et libre, impudiquement répandue sur les pavés, je vous nargue, humains et saints, toutes mes prières sont derrière, chaque maillon de ma chaîne s’est émietté. Les pigeons y trouvent leur compte. Un jour ils s’envoleront vers les trottoirs de vos prisons.
 
Je suis libre, c’est pourquoi je commence à souffler comme le vent. Méfiez-vous, il se pourrait même que je tourbillonne avant d’aller voir ailleurs l’air qu’il y fait. Là, je m’armerai d’un large éventail pour chasser les courants nauséabonds d’antan. Gare à vous ! Je suis tempête et paix, je suis votre femme, en définitive.
 
Messieurs, en chaque femme est accroupi le diable et, si je me laisse aller, et si je le laisse aller, on risque d’ébranler les fondations d’une mortelle morale. Si je n’arrive pas à être seule ou à mourir, si un jour, un peu de monde vient à ma rencontre, je pourrais être cruelle, voire séductrice. Je vous mettrais dans tous vos états d’âme. Messieurs, vous verrez comme ça fait drôle.
 
C’est ainsi que je finis mon discours face aux astres scintillant sur place, scintillant pour rien. Je suis donc maintenant seule et c’est, toute seule, qu’il faut que je trouve une solution à tout cela.
 
Je marche ainsi longtemps et lentement dans la nuit, pensive et fière, sans écraser aucune étoile. J’entre enfin dans une vieille auberge de bas quartiers de ville. Là, l’accueil ne me réchauffe pas. Ma chambre se trouve sous les toits. Elle me plait car j’y suis seule. Ils m’ont accompagné, allumé les bougies, sont sortis et ont fermé la porte derrière eux. Je suis seule. Je suis libre. Dans ma chambre en forme de tente.
 
Qu’il fait bon à être assise sous les tuiles, sous le toit du monde. On a l’impression d’en voir la fin. Belle, la fin que j’attends, ici, le derrière empaillé dans ma chaise. Je ne vois que le ciel immobile et tellement présent, leste. Toute la ville me bascule la tête en arrière et me force à la regarder par la fenêtre de toit bien haute. Elle, elle s’en fout. Elle n’a pas besoin de se tordre le cou comme moi, elle a des antennes. Ma chaise tient en équilibre sur deux pieds. Comme une femme.
 
Tous les trains peuvent me passer dessus, j’attends. J’attends ma fille, ma mort, celle qui sort de moi pour m’étreindre.
 
A force de suivre les aiguilles des montres pendues aux clochers, qui tournent, j’arrive à penser que je suis stérile. Je ne pourrais jamais me donner la mort, je serai obligée de la voler, je serai obligée d’attendre qu’elle naisse chez une voisine pour, seule, lui donner le sein.
 
Une phrase de suicide dans la bouche de l’étranger, si les mots lui viennent, pour que je m’exécute. De nouveau, cela se fait tendre. Je veux la mort. Qu’importe qu’elle soit laide ou belle, elle me ressemble.
 
Je dois rester sur mes gardes dans cette prison vitale. Des points blafards de lumière, des tâches pâles et pures se posent sur les ténèbres pour distraire le troupeau et guider les bergers égarés. Cela gâche le paysage et manque de panache.
 
J’enrage.
Le croque mort n’a pas les dents assez longues
A moins que ma chair ne soit pas assez rose
Le croque mort se mord en plein dans la langue
Et moi je perds le contenu de mes phrases
 
Je couche ma mélancolie dans la gouttière du monde où glissent ceux qui sont tombés de haut. Il est vrai qu’au-dessus, rien ne nous retient. Ceux qui y logeaient sont tombés si bas qu’ils espionnent mon âme bleue à travers un judas.
 
J’attends avec grande hâte le jour où j’entrerai dans le nouveau monde. Là, je demanderai à Dieu ce qu’il fait, il me répondra : « Je m’amuse, ma muse. » Mais il est tard grande fille, il faut dormir, toutes ces étoiles t’ont fait signe. Dors ! Le verso de mes paupières n’a rien de clair. Lui, pas une goutte. Alors, deux révérences, une en bas, une en haut, trois petits tours (du monde) et puis s’en vont.
 
Là, dans mon sommeil, dans mes entrailles, il n’y a rien, rien de commun, comme un rien, je vous raconterai. Il y a des flammes, l’éphémère et l’enjeu.
 
Je marche toujours aussi fragile et vibrante, à travers une ville rouge de feu, grise de cendres aussi, triste ensemble pour une demoiselle aux yeux humides et bleus, tirant sur le blanc, sur les bords évidemment, attendrissante et surtout pitoyable. Je marche donc, mais je ne suis plus seule. Ah ça, c’est sûr, un corps comme le mien vaut bien l’attention d’un troupeau de barbare dans lesquelles on a tassé des tas de muscles jusqu’à tendre la peau à l’extrême. Homme-bodruche. Ces barbares nus m’ouvrent le passage en écartant, en comprimant, en écrasant, en explosant, en aérant cette citée assiégée, infectée d’hommes à cœur batteur, humanistes qui donnent la nausée, insectes sans elle, sans moi je veux dire.
Non ! Ne vous écœurez pas tout de suite. Attendez. Attendez que le feu vif qui remue dans un grand vacarme les buildings qui grattaient le trottoir d’en haut de cette ville me picote les yeux. Que le sable me fasse pleurer ! Oui, ça, c’est attendrissant. Attendez que votre héroïne pleure. Là seulement, affolez-vous, faites la moue, devant des yeux noyés à vifs de voir.
 
Le soleil se lève, nu et clair, là bas au pied de la Terre. Ce décor commence à le déplaire fortement. Je m’élance pour shooter de toutes mes forces dans le ballon de feu, je deviens tout feu tout flamme. Mon âme, l’étincelle, vassale du diable, vacille sur elle-même, je me damne. Je fais la rebelle. Je fais la cruelle. Je me fais plus brûlante que le soleil. Mais moi je suis sombre. Je suis la tombe du soleil.
 
J’enfante la mort de l’astre qui donne la vie. Nos deux morts se lient dans un orgasme bruyant et impudique. Le soleil, me prend tout. Entre en moi. Antre moi. Me brûle la gorge et les reins. Je fais des nœuds. Il étouffe. On ne va pas tarder à dire feu le soleil. Et surtout à mes marques. Je meurs à mon tour, le ventre gros, sans cœur.
 
Un rêve qui aiguise mon âme comme un glaive. La ville humide s’apprête à moisir toute une nuit durant. Les gens sont dans la litière. Je m’enfonce dans deux oreillers. Chacun fantasme sur le lendemain de son mariage, sous une lune mielleuse. Personne n’est capable d’aimer. Pourquoi faire comme si ? La preuve : peu de gens meurent ou écrivent d’amour.
 
Espérons qu’un plus ou moins beau matin, je me réveille, comme par enchantement, vidée du souvenir du souvenir de mon rêve. Espérons qu’un moins ou plus moche matin, je retrouve mes esprits ou qu’ils me retombent sur la tête après quelques temps de voltige aérienne. Je crois que je deviens folle. Chut. N’y croyons pas trop fort. Je compte sur vous, mais je ne sais compter que jusqu’à trois, alors ça ira vite. Rappelez-vous, on récite bien : 1 2 3 SOLEIL. Alors tout finira bien et finira le dernier. Tout rentrera dans l’ordre. Tout s’éclairera. Peut-être… Calme, calme. Dors, dors au chevet du monde. Dors, dors, Dieu te regarde et te peint : « Dors, dors, je m’amuse, ma muse. » Et ce, sur le songe d’un bonheur esquissé.
 
Ce ne sont pas les rayons du soleil dans mes cheveux qui me réveillent ce matin, ce ne sont pas non plus les gazouillis des oiseaux sur les branches. C’est une grosse voix rauque, qui gueule dans tous les couloirs, qui se fait échos à elle même, choque le volume. Je sursaute. J’ai oublié que nous ne sommes pas au Paradis.
 
Pour moi, qui vais cacher ma saleté sous mon uniforme fripé, ma jupe plissée, la vie commence. Elle me fredonne accords mineurs et fausses notes dans un haut le cœur, pour évoquer un swing, un truc qui boîte. J’exprime. Je m’exclus. Ca vous a plu ? Une fois habillée, mal fichue, je m’affaisse, je m’assois par terre comme le chef indien, mais sans plume. On risquerait de me voler dedans et je ne tiens pas à engager le combat, je veux juste avoir le temps de ne rien faire et je le prends enfin. Assise en tailleur sur le parquet, comme toute méditation le suggère, j’ai le regard qui pendouille. Je ne médite pas, je ne cherche rien, ni chez vous, ni chez moi. Je ne cherche pas le sens des choses, je ne fais rien ! Tant pis si ça ne rime pas, je ne suis pas poétesse non plus. Juste se borner à être sans faire et sans savoir si l’on est. Le rêve. Mais les rêves sont éphémères et finalement, si je désire vraiment le néant, il faut que je crève. Il ne suffit pas de le désirer, et c’est là que l’enfer blesse, il faut agir. Il faut se prendre par la main et œuvrer à se faire mourir sans, si c’est possible, faire rire. Car c’est facile après avoir montré les dents de s’en sortir vivante. Il m’est donc difficile de mourir, seule, de ma propre main puisque je ne veux rien faire. Rappel. La lâcheté a mille excuses et je n’en vois aucune, je ne dois pas être assez inventive. J’ai les pensées prises au piège d’un jeu d’enfant et mortel.
 
Si seulement on pouvait retenir mon souffle. Je marchande mon âme à l’un d’en haut, à l’autre d’en bas et à qui la veut. N’importe qui ou presque. On peut l’acquérir pour une bouchée de pain. On me sous-estime. Ce n’est pas grave. Vraiment pas. La mort vient après la vie, comme une victoire. Je sais déjà. Je ne veux pas vivre, faire semblant.
 
Faute de cadavre en vue, je m’en vais achever mon histoire. Au milieu de ma gymnastique de bonze, j’entends un grand fracas. La porte de ma piaule s’ouvre sous la poussée d’un petit troupeau de caniches excités par l’odeur du su-sucre de ma pomme. Il n’y a rien de surréaliste ni d’extraordinaire, ce ne sont que des images pour rigoler, me moquer.


                                                                                                      A suivre

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mf 15/11/2007 22:06

Merci. Tout de suite le présnom mis au fémnin, ça ne fait pas le même effet...La suite va ressortir du tiroir sous peu.

Voiker 14/11/2007 20:42

Bon travail, Maximilienne.Rien d'autre à dire.Que dire d'autre.V.