Pour un génocide des écrivains !

Publié le par Maximilien FRICHE

Pour que toute culture soit définitivement consommée
 
 
L’autodafé, c’est dépassé, c’est fini, c’est de l’histoire ancienne, c’était bon pour ceux qui ne croyaient pas au Verbe. Aujourd’hui, ce qu’il nous faut, c’est guillotiner tous les écrivains, faiseurs d’histoires. Jeter toutes les tronches dans un même trou et enterrer les corps proprement. Toutes les têtes dans la fosse sceptique, commune pour eux. Les livres, qui existent depuis la pose du point finale, ont besoin de cette solution, qu’on leur ampute cet organe qui parle tout seul, qui vit à leurs dépens, qu’on leur ampute l’écrivain, cette excroissance, ce cancer, ce mutant aux doigts crochus. Il faut célébrer la liberté des livres dans la gloire. Il nous faut nettoyer le monde des écrivains et ne plus y revenir.
 
 
Juste pour le plaisir
 
Rien ne serait plus salvifique pour les livres et le Verbe que d’organiser à grande échelle le génocide de tous les écrivains de ce monde. Il ne faudrait en oublier aucun. Méthodiquement, prendre d’abord toux ceux qui disent avoir eu la chance d’être édités. Un à un, leur faire mâcher, puis avaler leur langue avant de les décapiter. Méthodiquement, prendre aussi tous ceux qui rêvent un jour d’être édités, qui disent n’avoir pas eu de chance. Là, décapitation directe sans mise en scène macabre. On n’aura plus le temps, ils sont vraiment trop nombreux, et il faut faire vite. Tout ce boulot devra être réalisé par les bloggueurs eux mêmes, les auto-édités, tous les branleurs exhibitionnistes. Et après, bien sûr, leur tour viendra, car nous serons très bien organisés. Pour eux, vu leur nombre, il faudra inventer une machine à couper les têtes, une qui en fait plusieurs d’un coup, qui ne nécessiterait que très peu d’entretien, afin qu’elle puisse tourner quasiment nuit et jour sans s’arrêter. Normalement, cela ne devrait plus donner envie à personne de prendre une feuille blanche et d’y coucher la première connerie venue du genre : « Cher journal… »
Réjouissiez-vous, collègues, 100% volontaires pour être lus, c’est dans la mort que vous serez reconnus, c’est le bain qui révèlera vos talents. Soulagés de vous avoir rendus encore plus immortels que vos bouquins, nous pourrons avouer que vous étiez doués. On se laissera aller à de véritables envolées lyriques sur vous-mêmes. Fini les phrases du genre « mouais, c’est pas mal. J’aime bien ça. Ca m’a bien plus… » que disaient tous les connards qui se forçaient à avoir un avis sur vous. Fini, car, désormais, ils seront inspirés, leur critique deviendra littéraire comme l’objet visé. Vous serez l’écrivain d’une époque, d’un style, peut-être même d’un livre. On croira que vous avez existé. Beaucoup d’ailleurs n’aurons jamais existé. Mais réjouissez-vous quand même, collègues, 100% persuadés de la nécessité d’avoir écrit ce que vous avez écrit. Réjouissez-vous, vous qui n’avez jamais douté de votre talent. Après avoir recherché la chance d’être édité, voici la mort, c’est pour vous maintenant la dernière chance qu’on vous prête du talent !
Imaginez quand même : d’un côté un panier de têtes d’écrivains, tous en prise de bec, mâchoires écartés, prêts à recevoir l’acide de nos vessies, imaginez les continuer de se sucer les neurones. Et de l’autre côté, leurs corps amputés recyclés en porte livres ouverts, assis sur un banc géant les uns à côté des autres au bord de la corniche Kennedy à Marseille ou dans tous les squares de toutes les villes. Je libère mon imagination de tueur en série, c’est comme ça que se sont engendrés les artistes contemporains. Je mettrai juste une fiche de lecture indiquant que c’est un hommage au Verbe, qu’il faut dépasser l’obscénité pour atteindre le message, le sens… Pour que les journalistes en crainte d’être ringardisés, trouvent ça très intéressants.
 
 
Pauvre talent !
 
Si j’en suis venu à imaginer un génocide de tous les écrivains, c’est à la suite de lecture d’articles et livres d’écrivains sur d’autres écrivains. Non pas la critique facile de la lectrice habituée et abonnée aux éditions Actes Sud sur les mauvais et médiocres, mais plutôt celle, excellente des meilleurs envers leurs plus proches semblables, envers ceux qui portent leur reflet. Je suis fatigué de lire les insultes des uns sur les autres, qui usent d’une dialectique de chroniqueur télé pour assassiner ce qu’ils interprètent être leurs concurrents. Nabe contre Dantec, Dantec contre Soral, Stalker contre Nabe, Santacreu contrelittéraire, la littérature contre son contraire. Est-ce de la Gueguerre entre mecs qui se la comparent ou est-ce encore plus humain ? Un livre ne peut être en concurrence avec un autre et avec rien d’ailleurs. Un écrivain peut se sentir en concurrence avec un autre et là, c’est le comble du ridicule ! Sur des pages entières de leur papier en rouleau, ils égratignent en matador l’homologue. Ils sont tous tellement fiers d’utiliser leur talent par habitude et lâcher leurs bons mots. L’un utilise à outrance l’expression « diarrhées verbales » pour qualifier les écrits de l’autre. Pauvre talent ! Et tous trouvent les autres verbeux. C’est génial, et si tout le monde l’était, et si tout le monde méritait la fosse… Partout on voit s’étaler florilèges d’insultes destinés à prouver la capacité à imager leur propos, leur capacité à manier la langue. C’est ridicule, comme la littérature. Comme si un grand sportif était toujours sur la performance même quand il marche sur un trottoir. Ce besoin de recherche des applaudissements, ce besoin de montrer toute la palette de son talent dès qu’on écrit ou parle, ce besoin du paraître et de la performance est bien plus informatif que l’écrit lui-même, on atteint le romanesque en périphérie de l’objet littéraire. Heureux sont-ils de trouver à redire, puisque c’est ce qui est jouissif pour eux : dire et redire et re-redire. Qu’on se le dise. Le verbe plus fort que tous. Car à ce moment là, à cause de leur bassesse, il les récupère et les incorpore au livre comme un organe, comme ce qui donne le sel, ce qui manquait pour que le beau soit en plus vrai ! L’écrivain critique devient le prolongement vivant du ridicule écrit dans le livre, il devient le ridicule fait chair.
Quelle obscénité de se comparer ses malheurs. Je suis plus grave que toi ! Plus malade, plus fou, plus damné ! Comme des enfants qui se comparent leurs égratignures, mettent le doigt dans leur cicatrice pour faire saigner avant de partir marcher la tête haute au milieu de la foule, la blessure comme une médaille, une légion d’honneur. Allez dans la fosse commune pour être sûr d’y voir votre collègue se décomposer. Vous acceptez volontiers de mourir pour vous assurer de la mort de l’autre. Avec vos gueules édentées, vos narines frétillantes de vermines, il ne reste qu’à lancer à la tête de mort de son homologue : « bien fait pour toi ! » Amorce d’une partouze pour intellectuels. J’espère que cette image plait aux critiques des verbeux, aux baveux critiques médias du Verbe…
Apprécier le talent de tel ou tel. Quelle connerie ! Cela correspond au souci des gens qui veulent en vivre, de la littérature. Alors qu’il faudrait en mourir. Les auteurs ne sont rien d’autre qu’une marque déposée sur un objet. Les livres ne sont pas les leur, les livres sont libres. Ils ne seront jamais la preuve de leur talent. Ecrire n’est pas interpréter quelque chose, cela ne relève pas d’une performance, c’est tout juste se transcrire. Tous les professionnels de la littérature qui s’y connaissent, experts en vrai et en beau, comme par hasard tombe d’accord quand il s’agit d’un mort, tous trouvent géniaux Céline, Kafka, Bernanos, etc. Ils cherchent aujourd’hui l’équivalent et se décide à tuer les écrivains un à un pour les révéler. Un peu comme moi, sauf que je propose ici un crime de masse, pas du règlement de compte.
 
 
Avoir de la chance
 
Et moi ? Moi je n’existe pas. Maximilien Friche n’existe pas. Ce ne sont que deux mots. Nommer ce qui existe individue ce qui existe, mais nommer ce qui n’existe pas et s’y identifier, ce serait se prendre pour le diable ! Mon pseudo vole entre deux airs, comme une marque non encore déposée. J’essaye de rester à distance de l’écrit, comme un organe extérieur, un placenta, un prolongement temporaire dont il faudra se débarrasser au premier n°ISBN.
Souvenez-vous de cette phrase prononcée par une future victime d’un génocide : « C’est ma dernière chance d’être édité.» Sa dernière chance d’être édité, ce serait peut-être d’avoir du talent ! Considérer que c’est une chance d’être édité, c’est déjà une perversion de l’esprit. Je considère comme une guigne d’avoir le tic d’écrire. Le jour où on se rend compte qu’on écrira toujours, que sa vie, cette expérience, tout, ne servira qu’à ça, alimenter l’usine à transcrire, le média du Verbe. La seule attitude qu’il reste à adopter est une attitude de service, voire de sacrifice. Et quelle joie de passer à côté de sa dernière chance d’être édité, quelle joie de ne pas la saisir ! Ne surtout pas la saisir si on croit que c’est une chance. On ne peut aller vers l’édition qu’en ayant fait le choix de se sacrifier. Que tous ceux qui n’y ont pas pensé soient passés par les armes. Que les autres se taisent à jamais ! Les lèvres cousues par des capitales d’imprimerie, l’écriture des analphabètes. Je n’évoque même pas tous ceux qui se forcent, qui ont l’angoisse de la feuille blanche, les cons ! Qu’ils arrêtent tout ! Que ce soit claire : personne n’est obligé d’écrire. A par ceux là même qui sont submergés par le verbe, les autres peuvent se contenter de suivre l’expérience, de vivre quoi !
Les hommes condamnés à la vie de scribe sont à la fois l’usine et le consommable nécessaire à la sortie du livre. Ils n’existent pas. Si certains prétendent le contraire, nous les tuerons. Si certains, veulent insister pour faire du tri de leur vivant et dire qu’untel ou untel est nul et qu’un autre est le nouveau Céline. Je vous dirai que cela n’a aucun intérêt. J’ai toujours écrit et j’ai rarement vu un intérêt à la lecture. Mais tout de même, dans tous ceux que j’ai avalés, je vous le dis j’ai touché de la vérité. Nabe, Houellebecq, Dantec, Asensio, Santacreu, c’est génial, c’est de la vérité ! Mais aussi, Yves Simon, Andrée Chédid, Jean-Paul Sartre, Milan Kundera, c’est aussi génial, c’est aussi de la vérité. Rassurez-vous, je ne donne pas dans le relativisme. Je ne dis pas des vérités ou, une vérité. J’utilise de la comme on dit du fromage, de la farine, du chocolat… C’est de la vérité tout ça ! Et vous êtes incorporés dedans, vous les écrivains. Que ce que vous écriviez soit génial, que ce soit de la vérité, ça n’a néanmoins aucune importance, pas beaucoup plus que si vous étiez mauvais, car vous l’êtes aussi, mauvais. Ecrire, c’est écrire sur sa relation à Dieu, à l’Amour. C’est tout. Le reste : être publié, la chance, le talent, en avoir ou pas, ça n’a aucun intérêt. C’est juste du matériau en plus, sortie de l’expérience de vie, pour encore écrire. Ecrire, c’est toujours être à la fois dans le blasphème et dans la prière. Il n’y a aucune relation à l’autre dans l’acte d’écrire, ce n’est pas un humanisme, c’est pour ça que les livres sont libres et les écrivains, tous ridicules. Surtout quand ils se critiquent les uns les autres, surtout quand ils ont de la chance, surtout quand ils en n’ont pas, surtout quand ils sont talentueux, surtout quand ils sont nuls, surtout quand ils se lisent, surtout quand ils sont autre chose qu’une machine à écrire. Contre l’angoisse de la page blanche, je vous recommande le génocide !

Publié dans friche-intellectuelle

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Santacreu 29/01/2008 22:46

Cher Maximilien Friche ( je rétablis l'orthographe de votre nom...), vous savez très bien ce que j'entends par contrelittérature, c'est la voie apophatique de l'écriture qui est la vôtre. Sachez que les colonnes de "Contrelittérature" vous sont ouvertes !
Bien cordialement
Alain Santacreu

MF 28/01/2008 21:51

Cher monsieur,Je suis très honoré de votre visite sur ce blog, et je vous remercie chaleureusement de votre commentaire qui élève le texte auquel il répond.Je n'ai jamais bien compris ce qu'était la contrelittérature, cela ne m'a pas empêché de savoir que la vérité y résidait. Abonné à votre revue, je tente de comprendre davantage.Je continue d'écrire aussi. Puisque ça coule au travers moi. Si en plus, les textes sont lus...Merci à l'homme de la Talvera !MF

Santacreu 27/01/2008 23:02

Cher Maximilien Frche,
Je viens de découvrir votre texte avec lequel je me sens en fraternité d'esprit.
Il y a deux types d’écriture, l’intérieure et l’extérieure, l’active et la contemplative : écrire le monde comme expérience, c’est la littérature, l’écriture horizontale du verbe ; écrire le monde comme relation, c’est la contrelittérature, l’écriture verticale du verbe. L’une et l’autre ont chacune deux degrés, un supérieur et un inférieur ; mais aussi, ces deux types d’écriture sont à ce point couplés que, bien qu’ils puissent se diversifier en quelque endroit, néanmoins l’un ne saurait être pleinement sans quelque partie de l’autre. De telle sorte que le véritable écrivain ne saurait être pleinement littéraire, qu’il ne soit pour partie contrelittéraire. J'espère que ma réponse ne vous paraîtra pas trop pédante. Nous sommes ce que la littérature a fait de nous, c’est donc de notre possibilité de penser qu’il s’agit et le néologisme de "contrelittérature" ne vise qu'à opèrer une "distanciation" qui puisse nous extraire de la fiction de l'absence réelle.
En vive sympathie
Alain Santacreu

MF 25/10/2007 23:34

Asensio corrigé dans le texte.

Maximilien FRICHE 25/10/2007 23:22

Merci de votre commentaire et de votre venue sur ce blog. Mon texte ne va pas bien loin, c'est normal, il revient sans cesse au point de départ (comme un TOC). Je n'ai eu aucune intention, aucun projet, aucune thèse,  comme toujours. Ce texte ne veut rien dire, évidemment puisque ce n'est qu'un texte. Vouloir dire quelque chose serait déjà ridicule. Ce texte ne veut rien dire, comme moi même je ne signifie rien. Le texte était fait pour montrer, raconter, mettre en scène. Quoi ? La mauvaise foi, par exemple. Ce texte peut en être une illustration. Le ridicule aussi, toujours, comme une obsession.Pour  ma méconnaissance assez incroyable de la tradition etc., bien sûr, vous avez raison, elle est évidente, et c'est ça qui est amusant aussi. Le personnage de ce texte ne s'intéresse pas à cet art, son souci n'est pas là. Je ne retiens rien de votre oeuvre, bien sûr, je ne suis pas un lecteur, je veux dire je ne suis pas un lecteur professionnel ! Je réagis à quelques lectures par des envies de suppression totale des vivants, comme autant de ridicules humiliants pour ce que je suis, parce je suis leur semblable. Mais je ne vais pas vous faire une explication de mon texte ou une autocritique littéraire car cela me donne la nausée. Ce qui est sûr, c'est que je ne parle pas de vous dans ce texte, que ce texte n'est pas un exercice polémiste non plus, encore moins une démonstration, c'est un texte, un extrait de roman si vous voulez le raccrocher à quelque chose, bref, de la littérature dans tout son ridicule. Je ne me situe pas sur votre terrain, bien qu'appréciant  vos écrits sur la dissection du cadavre de la littérature (je me régale.)  Il est évident enfin que je n'ai retenu que le ton polémique de quelques lectures, puisque c'est ce qui donne envie de tuer tout le monde, le sujet du texte de mauvaise foi en objet. Mais je ne crois pas avoir fait un commentaire de votre oeuvre (je serai bien mal placé) et je suis tenté de lire vos ouvrages, je ne doute pas qu'ils vont plus loin que la polémique. Le lien vous concernant est un entretien tout à fait intéressant me semble-t-il pouvant donner envie de lire vos livres.Pour ce qui est de la discussion de salon de coiffure : je n'y retrouve pas mon texte. Je veux bien tenter de le lire au moment du shampoing, je doute que l'on me considère digne d'une discussion. Mon relativisme, comme vous dites, n'est autre qu'un égalitarisme des bons et des mauvais devant mon projet de génocide. Car c'est ça qui est jouissif, contraindre les bons à mourir en troupeau avec les mauvais.Désolé d'avoir mal écrit votre nom. Je n'ai pas voulu vous manquer de respect, vous savez pour moi, les écrivains n'existent pas, alors... Un article intéressant sur l'exercice de la critique du 15/10 dernier (que vous avez sans doute lu) : http://www.vebret.com/carnets/